Chérie, on y va quand même à Cuba?

NDLR Notre chroniqueur Jean-Nicolas Blanchet se permet une sortie des pages sportives du Journal aujourd’hui pour partager, avec son style coloré habituel, sa réflexion sur un éventuel voyage familial à Cuba dans le très incertain contexte géopolitique actuel.
Chérie, le cinq étoiles à Cayo Coco qu’on regarde depuis des mois est rendu à 2380$ pour toute la famille à la mi-janvier. C’est fou! On y va?
Oui, 2380$ pour ma conjointe et nos enfants de 4 et 6 ans! Un 4 étoiles qui nous intéresse ailleurs qu’à Cuba, c’est 5000$.
Là, à Cayo Coco, ça nous revient à 595$ par personne pour un vol, 7 nuits d’hôtel, 21 repas et boissons à volonté. Sans oublier les petits spectacles, dont celui du Cubain qui imite Michael Jackson.
On dirait que c’est trop beau pour être vrai. C’est le cas.
Il y a deux ans, on est allé à Cuba. C’était merveilleux. Mais il y avait une épidémie de gastro. Il n’y avait pas d’œufs. Pas de liqueurs. Pas de frites. Le lait n’était pas buvable. Il y avait du rhum, de l’eau et de la bière. Mais au prix qu’on avait payé, on s’en sacrait. On avait une valise de pattes d’ours et de jus de pomme pour les enfants. Et on a passé une semaine incroyable avec quelques tourbillons intestinaux.
«Ça fait du vomi»
L’an passé, on s’est dit qu’on allait dépenser plus pour aller au Mexique. Mais notre portefeuille nous a plutôt convaincu d’aller encore à Cuba. Mais c’était un des plus beaux hôtels de Cayo Santa Maria.
Mes deux enfants et ma blonde ont été lance-vomi durant une semaine. J’ai passé une partie du voyage sur le bol. «Papa, Cuba, ça fait du vomi», me lance encore un de mes garçons qui a visiblement été traumatisé depuis.
Donc, chérie, on y retourne quand même à Cuba? On va dire à notre fils qu’on va à Cayo Coco au pire, et non à Cuba. Il ne va rien voir aller! Pour le vomi, après tout, ça peut arriver partout.
Bon, mais là, y’a aussi une épidémie majeure du virus de la dengue et de chikungunya. On y va quand même?
La dengue, 19 fois sur 20, c’est comme la grippe. Ça peut être asymptomatique. Pour le chikungunya, c’est la même chose: 96,4% du monde s’en sort bien. Bref, on y va quand même?
Photo d’archives, AFP
Pour la dengue, le cas sur 20 qui vire mal devient une dengue sévère, qui peut être mortelle. Et si tu attrapes la dengue une deuxième fois, les chances sont fortes que ça vire très mal. Pour le chikungunya, le taux de mortalité est de 0,4%. Chez les enfants, ça augmente à 2,8%. Ça peut être un voyage mortel, surtout pour nos enfants. On y va pareil?
Le 1er décembre, Cuba a annoncé que 21 enfants et ados avaient perdu la vie en raison de ces virus. Depuis, on ne sait pas trop. Sur 10 millions de personnes, c’est peu. Pourtant près du tiers de la population a été infectée, selon le gouvernement cubain. Avec si peu de décès, ça voudrait dire que le peuple cubain résiste mieux à ces virus que le reste de la planète. Ou sinon, c’est parce qu’en réalité il y a plutôt eu près de 10 000 morts comme certains experts l’estiment. Ça dépend si on veut se fier aux chiffres des autorités sanitaires cubaines? On y va pareil?
Ça prend juste de l’huile à mouche
Les virus ne sont pas seulement à Cuba. Ça se transmet par des moustiques. On met de l’huile à mouche et tout est beau. Il faut en revenir. On y va pareil?
En fait, ailleurs, ils sont mieux équipés pour contrôler les populations de moustiques. Cuba fait ce qu’elle peut avec les insecticides qu’elle a sous la main. C’est donc rendu incontrôlable à Cuba et les hôpitaux sont débordés. On y va pareil?
Mais il y a plus d’insecticides dans les secteurs touristiques. Le gars qui te sert ta cerveza prie pour ses enfants. Mais nous, il y a moins de danger. Assurons-nous que les fenêtres du bus sont fermées quand il fait le trajet de l’aéroport à l’hôtel. On y va ?
Il y a aussi les pannes de courant qui sévissent. Les Cubains traversent une crise économique épouvantable. Ils manquent de bouffe, d’eau courante et de médicaments. Les Cubains n’ont même pas assez de carburant pour leurs camions à vidanges. Donc, il y a des montagnes de poubelles dans des villes. On y va pareil?
Pas grave, les hôtels ont des génératrices. Alors les Cubains n’ont plus de lumière, mais nous, on va avoir notre Cuba libre et on pourra se plaindre s’il n’y a pas de beurre.
Photo d’archives, AFP
Mais là, avec la menace de Trump et le pétrole vénézuélien qui risque de ne plus être acheminé vers Cuba, ça va mal virer? On y va pareil?
Cuba est capable de produire juste assez d’électricité pour l’industrie touristique. Autrement dit, ce serait le chaos à Cuba, mais dans les hôtels, ce sera OK. Un autre Cuba libre, por favor!
En ce qui concerne les aéroports et la sécurité, ça risque de devenir compliqué aussi. On y va pareil?
La peur d’avoir peur, vraiment?
Je ne comprends pas qu’il y ait encore autant de monde qui trouve que c’est une bonne idée d’aller à Cuba et «qu’il faut arrêter de croire ce qu’on voit à TVA et dans Le Journal».
Un volcan serait en éruption et des gens diraient qu’il y a eu des survivants à Pompéi. Il y aurait une invasion de vampires et d’autres diraient qu’ils vont apporter un peu d’ail.
Cuba a besoin de beaucoup plus que des touristes qui rapportent quelques pesos par tête. Cuba devra réorienter ses ressources pour sauver son monde au lieu d’assurer l’eau chaude dans des hôtels. Si vous croyez que vous les aidez en y allant et en apportant des tubes de dentifrice pour la femme de chambre, c’est votre choix. Nous, on n’ira pas, finalement.




