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Évangéline , défi relevé… en partie

Le spectacle musical Évangéline a relevé en partie le défi de transposer sur scène l’histoire d’Évangéline et Gabriel, les amants séparés par les remous de l’Histoire. Une production ambitieuse et réussie sur le plan esthétique, élevée par l’immense talent de Maude Cyr-Deschênes, mais aplanie par des arrangements musicaux pompeux et qui se perd dans une deuxième partie confuse.


Publié hier à
13 h 11

Raconter Évangéline, c’est faire le récit de la terrible histoire de la déportation des Acadiens survenue en 1755, élément fondateur d’un peuple qui, près de 300 ans plus tard, réussit toujours à faire rayonner sa culture. Et c’est la question qu’on se pose à la fin de ce spectacle qui dure près de trois heures, en incluant l’entracte : et si, plutôt que de confier les très jolies chansons écrites par Frédérick Baron et composées par Steve Marin à Yvan Cassar, brillant arrangeur français à la patte un peu lourde, on les avait plutôt mises entre les mains d’un Éloi Painchaud ?

On aurait probablement eu devant nous quelque chose comme un Hamilton acadien, plus proche du cajun et de son instrumentation, plutôt qu’une musique accrocheuse, mais un peu générique, de comédie musicale. Qui s’impose en plus parce qu’elle est préenregistrée et parfois un peu trop forte, tellement qu’on entend mal les paroles.

D’autant plus que la direction artistique, très dépouillée, tend vers quelque chose de vraiment contemporain. Les costumes, les accessoires, le rideau de billes polymorphe qui sert d’écran de projection, rien ici n’évoque un spectacle « historique » – certaines des excellentes chorégraphies sont même plus près de la danse contemporaine. Des choix audacieux et assumés, qui donnent à l’ensemble un aspect résolument moderne.

PHOTO JOSIE DESMARAIS, LA PRESSE

Maude Cyr-Deschênes et Olivier Dion incarnent les amoureux Évangéline et Gabriel.

La première partie raconte les évènements qui ont mené à l’annonce de la déportation en 1755. En parallèle, on suit l’histoire d’amour balbutiante entre Évangéline, jeune femme brillante et fougueuse parfaitement incarnée par Maude Cyr-Deschênes, et Gabriel (Olivier Dion), aventurier proche du résistant acadien Beausoleil (Raphaël Butler).

Entre eux se dresse Baptiste Leblanc (Matthieu Lévesque), amoureux éconduit et traître à sa nation. Il y a aussi des amis, dont Hanoah (Océane Kitura Bohémier Tootoo), de la nation mi’kmaq – les auteurs Frédérick Baron et Caroline Cloutier, ainsi que le metteur en scène Jean-Jacques Pillet, ont tenu à redonner aux Autochtones leur place dans cette histoire, et cela ajoute un élément franchement intéressant.

PHOTO JOSIE DESMARAIS, LA PRESSE

Maude Cyr-Deschênes incarne une Évangéline parfaitement fougueuse.

Les scènes se suivent ainsi jusqu’au grand drame, et si parfois il y a un peu de flottement, l’ensemble est cohérent. Sauf peut-être pour les niveaux de jeu et de langage, qui parfois nous font décrocher – certains acteurs-chanteurs ne semblent pas jouer dans le même spectacle.

Ambition

C’est en deuxième partie que ça se gâte. Nous sommes en 1763, la guerre entre la France et l’Angleterre est terminée, et l’Angleterre a gagné. Évangéline, qui a été déportée à Philadelphie où elle est hébergée dans un couvent, part à la recherche de Gabriel, qui a passé ces années en prison. Ils se ratent de peu, se promènent entre La Nouvelle-Orléans, Philadelphie et Grand-Pré, mais plutôt que de suivre leur quête de près, on s’attarde aux questions existentielles du père Félix (Laurent Lucas), qui devait protéger Évangéline, au pestiféré Baptiste, rongé par la haine, et aux aspirations féministes de Sœur Marguerite (Nathalie Simard).

C’est beaucoup de personnages secondaires, et pas assez d’Évangéline et Gabriel. Résultat, on ne sent pas vraiment le temps qui passe, et lorsqu’ils se retrouvent enfin et qu’il meurt dans ses bras, l’émotion n’est pas au rendez-vous. Le spectacle se termine en fait en queue de poisson, et il faut que la troupe revienne chanter le fameux hymne Évangéline, écrit en 1971 par Michel Conte, pour que les larmes nous montent aux yeux.

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    La culture et l’apport des Autochtones sont soulignés dans le spectacle.

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    Évangéline est courtisée par Baptiste Leblanc (Matthieu Lévesque).

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    Le père Félix, incarné par Laurent Lucas

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    Deux amies, Évangéline et Hanoah

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    Un spectacle à grand déploiement

1/5

C’est dommage, car il y a dans ce spectacle beaucoup de gens, de talent et de moyens. Et alors que nous sommes submergés par des reprises de comédies musicales américaines, c’est une rare création originale, pour laquelle les concepteurs ont eu de l’ambition. Ils ont embrassé le drame, n’ont pas eu peur de voir grand, et le spectacle en met souvent plein la vue.

Surtout, ils ont osé prendre un sujet historique pour le ramener au premier plan, et l’écho des déportations d’hier nous parle certainement des grands drames d’aujourd’hui. Si Évangéline est loin d’être parfait et que certains choix artistiques nous laissent dubitatifs, il y a dans cette production une telle sincérité qu’on ne peut que la saluer.


Consultez la page du spectacle

Évangéline

Textes : Caroline Cloutier et Frédérick Baron. Mise en scène : Jean-Jacques Pillet. Compositeur : Steve Marin. Réalisation et arrangements : Yvan Cassar

Avec Maude Cyr-Deschênes, Olivier Dion, Raphaël Butler, Matthieu Lévesque, Océane Kitura Bohémier Tootoo., Salle Wilfrid-Pelletier jusqu’au 8 février, supplémentaires du 30 juillet au 8 août

6,5/10

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