Patinage de vitesse | La médaille du cœur pour Courtney Sarault

(Milan) Le premier regard lancé par Courtney Sarault, une fraction de seconde après avoir traversé la ligne, était pour Marc Gagnon. Le 500 m était leur projet commun. Celui visant à prouver que la « bête » du Nouveau-Brunswick avait ce qu’il fallait pour s’illustrer aussi sur la distance la plus courte.
Mis à jour le
12 février
Malgré l’écart de moins de sept centièmes, la patineuse de vitesse courte piste était presque certaine d’avoir arraché le bronze, jeudi soir. Mais sa rivale néerlandaise Selma Poutsma avait aussi levé le bras. La Canadienne attendait de voir son nom « sur la liste » pour pouvoir laisser éclater sa joie pour de bon. Pas son entraîneur qui, bras dans les airs, visage écarlate, à genoux sur les coussins, célébrait déjà la médaille de celle qu’il a accompagnée dans les périodes les plus noires.
Gagnon a accueilli Sarault comme une soldate revenue des tranchées pendant que le public majoritairement néerlandais célébrait la victoire écrasante de Xandra Velzeboer au 500 m des Jeux olympiques de Milan. Les Italiens, eux, n’en avaient que pour la grande Arianna Fontana, qui venait de remporter l’argent, sa 13e médaille olympique.
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Kim Boutin
Kim Boutin, elle, est rentrée à la queue du peloton dans l’anonymat, incapable de se mêler à la bataille après avoir hésité à faire l’intérieur à sa compatriote Sarault à l’entrée du deuxième virage. Une « erreur » (en était-ce vraiment une ?) qu’elle encaissait encore en rencontrant les journalistes. « Ça fait mal », a-t-elle confié, les yeux rougis et tentant de s’encourager avec ses dépassements réussis dans la ronde précédente.
Le 500 m, épreuve dont elle est double médaillée de bronze olympique, est son bébé. Plus tôt sur la glace, la Sherbrookoise de 31 ans était allée caresser les cheveux d’une Sarault euphorique. En finale, les deux compatriotes se sont retrouvées côte à côte en position 4 et 5. Une presque condamnation dans cette épreuve explosive, surtout quand Velzeboer, qui venait d’inscrire un record mondial en demi-finale, mène la charge.
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Courtney Sarault, après avoir remporté sa médaille de bronze.
Après un faux départ où elle avait devancé Boutin, Sarault s’inquiétait de ne pas pouvoir réussir le coup de nouveau. Pendant que le technicien était à la manœuvre pour vérifier sa lame, Gagnon est allé chercher son regard pour la convaincre qu’elle en était capable. « Bring the beast ! », lui a-t-il lâché comme il le fait toujours.
En plein ce qu’elle a fait quand, dans le dernier tour, elle a opéré un long dépassement extérieur qui lui a permis de soutirer le bronze à Poutsma. « Combien de patineurs de vitesse n’iront pas à l’extérieur dans un 500 m par peur ? a demandé Gagnon. Le guts, elle l’a eu. »
Déjà volubile, Courtney Sarault était en verve dans la zone mixte, qu’elle aurait pu fermer si l’attachée de presse ne lui avait pas tiré la manche. « C’est une sensation incroyable, mais c’est certain que ce soir, je vais être assise dans mon lit, en mode : “Oh, mon Dieu, je l’ai fait”, a-t-elle exprimé. Je pense que je vais dormir avec. Elle va aller juste à côté de l’argent [du relais mixte]. On va dormir ensemble dans le lit avec mes médailles. »
Sarault est devenue la 16e Canadienne, tous sexes confondus, à monter sur un podium individuel aux Jeux olympiques en courte piste. Elle est aussi la toute première non-Québécoise à réussir l’exploit.
La jeune femme de 25 ans a craqué en parlant de l’apport de Gagnon dans sa résurgence après une année et demie cauchemardesque où elle a cru devoir tout arrêter. « Surmenage non fonctionnel et surentraînement », s’est fait diagnostiquer cette patineuse ultra-compétitive qui ne se donnait pas le droit à l’erreur.
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Courtney Sarault célèbre sa médaille avec son entraîneur Marc Gagnon.
Je n’aurais pas pu y arriver sans lui, et il ne veut pas que je dise ça, ou alors il ne s’attribue jamais le mérite. Mais, honnêtement, être avec lui a tout changé pour moi. Je pense qu’il était plus heureux que moi ! C’est ça, le truc avec Marc : il a un cœur immense et on est sur la même longueur d’onde. On fonctionne tous les deux avec le cœur.
Courtney Sarault
Marc Gagnon n’a pas eu besoin de se faire rapporter les louanges de sa protégée pour que l’eau lui monte aux yeux. « Courtney a eu beaucoup d’épreuves dans les quatre dernières années, a-t-il raconté. Et est-ce que la préparation a été optimale avec elle ? Pas du tout. Il y a eu des moments difficiles ces deux derniers mois. »
Elle s’est imposé « une pression énorme » après avoir conclu la saison du Circuit mondial avec le globe de cristal du classement général. « C’était difficile parce que c’était sa première grande réalisation, a expliqué le coach. On a tellement travaillé fort mentalement pour réussir à l’amener ici et qu’elle soit bien et capable de performer. De la voir aussi combative ce soir, c’était vraiment une victoire pour moi. »
Dandjinou garde le moral
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William Dandjinou, après le 1000 m
Après sa longue mêlée de presse, Sarault s’est promis de faire un « pep talk » à son coéquipier William Dandjinou, malheureux quatrième en finale du 1000 m. Premier pendant la majeure partie de la course, le meneur de l’équipe canadienne a glissé avec un tour et demi à faire. Cette maladresse a ouvert la porte à la meute des poursuivants. Le Néerlandais Jens van ’T Wout, le Chinois Sun Long et le jeune Sud-Coréen Rim Jongun s’y sont engouffrés tour à tour, terminant dans cet ordre à la ligne. Quatrième, Dandjinou est revenu les mains vides, lui qui visait cinq médailles dans la capitale de la Lombardie.
« C’est évident que je commençais à fatiguer, a-t-il évalué à propos de son effort. Mes lames ont un peu dévié, j’ai perdu de la vitesse, et c’est ce qui m’a coûté la course. C’est malheureux, mais c’est le sport. »
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Une arrivée on ne peut plus serrée au 1000 m chez les hommes.
Aux yeux de Gagnon, le double vainqueur du globe de cristal a peut-être écopé à cause de sa propension à tout miser sur l’or : « William déteste perdre, il va toujours y aller pour essayer de gagner. On est déçus, mais on ne veut pas le changer. C’est ce qui fait qu’il gagne. »
Au terme de cette soirée douce-amère – Florence Brunelle (6e) et Félix Roussel (10e et dégoûté par sa chute en demi-finale) ont dû se contenter de la finale B –, la troupe unifoliée remettra ça dès samedi avec le 1500 m masculin et le 1000 m et les demi-finales du relais féminin.
Dandjinou a déjà pris rendez-vous : « Malgré tout, je pense m’être prouvé que j’ai ce qu’il faut pour être champion olympique. Ce ne sera pas pour aujourd’hui. Ce sera peut-être dans 48 heures, ou peut-être pas, mais un jour je serai champion olympique, et je serai là pour vous en parler. »




