Hockey masculin | La suspension de Pierre Crinon expliquée… et critiquée

(Milan) Le hockey français est en mode grande séduction. Le Championnat du monde 2028 aura lieu à Paris et à Lyon, les Jeux de 2030, dans les Alpes françaises, ce qui signifie que le pays est qualifié d’office pour le tournoi de hockey.
Publié à
13 h 26
Dans les circonstances, les incidents de la troisième période du match Canada-France, dimanche, font mauvaise presse au sport, ce qui explique en partie la décision de la Fédération française d’exclure Pierre Crinon, celui qui en est venu aux coups avec Tom Wilson.
« C’est une sanction justifiée. Ça fait 24 ans qu’on n’a pas été en primetime à la télévision. Là, les médias français passent plus de temps à expliquer l’attitude de Pierre Crinon que de parler de hockey », peste Pierre-Yves Gerbeau, président de la Fédération française de hockey sur glace, en entrevue avec La Presse pendant un entracte du match de barrage France-Allemagne, mardi.
La bagarre en soi, Gerbeau n’en a pas raffolé. « Vous, c’est intégral à votre culture. Nous, en Europe… Pour des bagarres, il faut aller voir le MMA », rappelle-t-il. Mais les circonstances étaient atténuantes. « Mister Wilson n’allait pas le voir pour faire une petite danse… C’est dommage de lâcher les gants, mais ça peut s’excuser », nuance-t-il.
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Pierre Crinon et Tom Wilson
En revanche, il n’a pas digéré les gestes de Crinon, qui a nargué les partisans en retraitant au vestiaire.
« C’est un manque de respect envers les partisans et les valeurs olympiques. C’est une sanction justifiée.
Aux Jeux olympiques, il y a une dimension plus grande que nous. Il n’y a pas que l’équipe de France de hockey. C’est l’équipe de France dans l’équipe olympique française. On ne peut pas se comporter comme ça. Les supporters canadiens ont fait 4000 bornes pour venir ici, on ne peut pas leur manquer de respect. Surtout quand tu perds 10-2.
Yves Gerbeau, président de la Fédération française de hockey sur glace
Sa décision n’a toutefois pas fait l’unanimité dans le vestiaire français. Hugo Gallet et Antoine Keller ont tous les deux critiqué la décision, Gallet laissant entendre que Crinon payait encore pour un incident en Ligue Magnus, où il avait été suspendu sept matchs pour une violente bagarre avec un gardien.
« Il méritait de jouer. C’est frustrant que notre propre fédération le suspende », a fait valoir Gallet. « Je pense que c’est une farce. On a besoin de ce joueur », a ajouté Keller.
Bilan positif sur glace
Malgré la défaite par huit buts contre le Canada, Gerbeau estime que la France a plutôt tenu son bout dans le tournoi. En rappel, son parcours : une défaite digne de 4-0 contre la Suisse (c’était 2-0 après 40 minutes), une avance de 3-2 sur la Tchéquie qui a fondu en revers de 6-3, et un match de barrage compétitif contre l’Allemagne. Après 40 minutes, les Allemands menaient 3-1.
On rappelle que les Français comptent sur Alexandre Texier comme seul joueur de la LNH, et un Texier pas à 100 %. Seulement trois autres joueurs de l’effectif ont atteint la grande ligue : Yohann Auvitu, Stéphane Da Costa et Pierre-Édouard Bellemare, le doyen de ce tournoi. À quatre, ils totalisent 314 points. À titre comparatif, les patineurs canadiens en totalisent 12 795.
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Pierre-Edouard Bellemare tente un tir
« Tout le monde disait qu’on allait prendre une belle branlée, poursuit Gerbeau. Contre les Suisses, contre les Tchèques, c’est incroyable ce qu’on a fait. Et contre le Canada, j’ai vu un beau match, et respect aux Canadiens, qui ont joué jusqu’à la fin au lieu d’essayer des feintes. Nous aussi, les gars se sont battus jusqu’à la fin.
« Donc les incidents, ça gâche la fête, ça donne une très mauvaise image. On est en croissance et ce n’est pas nous. »
La Coupe du monde dans le rétroviseur
Gerbeau espère que cette affaire ne sera qu’une parenthèse pour le hockey français. D’autant plus qu’il ne manque pas de défis.
Ça commence par son Championnat du monde de 2028, et l’ombre de la Coupe du monde de la LNH qui plane au-dessus. Rappelons qu’après sa version 2025 qui s’est tenue à Montréal et à Boston, le circuit Bettman entend saupoudrer des matchs de l’édition 2028 en Amérique du Nord et en Europe. La ligue vise un tournoi en février, soit trois mois avant le Championnat du monde.
« Pour nous, c’est énormément d’argent, c’est un gros risque financier. Et [trois] mois avant, ils amènent les meilleurs au monde. Pour nous, ce n’est pas juste. Avec l’immensité de stratégistes de la LNH, on est très peinés et en colère », déplore Gerbeau.
Gary Bettman est à Milan, mais Gerbeau ne l’a pas rencontré. « Il ne sait pas qui je suis. Mais il a rencontré Luc Tardif [président de l’IIHF], ils en ont parlé. Nous, on est des victimes et on n’est pas contents. On voit le mastodonte de la LNH arriver. »
En entrevue avec La Presse, Tardif a expliqué qu’il doit négocier avec les principales ligues européennes, qui devraient libérer leurs joueurs pour que des pays comme la Suisse, la Tchéquie et la Slovaquie puissent déployer des formations complètes, puisqu’ils ne comptent pas suffisamment de joueurs dans la LNH.
« En Suisse, il y a deux ou trois organisations avec des budgets supérieurs à des équipes de la LNH. Et là, on leur demande de laisser partir les joueurs pour une compétition au bénéfice de la Ligue nationale. On en parle et c’est le nœud du problème », a reconnu Tardif.
Avec l’Associated Press
En bref
Pas de crainte d’embrasement
Le combat Wilson-Crinon, aussi timide fut-il, ouvrira-t-il la porte à d’autres combats sur une scène où on n’en voit généralement pas ? Le président de l’IIHF, Luc Tardif, est persuadé que non. « Dans les compétitions internationales, ce n’est pas la coutume et les gens n’en sont pas friands. Aux 4 nations, le contexte était différent. Dans un tournoi olympique, il faut de la discipline, de la tenue. Je ne suis même pas inquiet. Quand on fait nos Championnats du monde, des fois, ça frotte devant le but et ça ne va pas plus loin. Il faut sauvegarder ça. »
Wilson : « J’étais conscient de la règle »
Tom Wilson ne regrette aucunement ce combat. Crinon avait servi une dure mise en échec à Nathan MacKinnon à sa présence précédente, et avait écopé d’une pénalité de deux minutes, mais Wilson voulait en rajouter. « C’était un coup un peu salaud », a-t-il estimé après l’entraînement du Canada, mardi. Il n’a pas manqué d’humour ensuite en racontant qu’il s’est « retrouvé avec le joueur qui l’a fait », un peu comme on croise une vieille connaissance chez Steinberg. Wilson semblait pourtant bien au fait de qui il pourchassait, et il savait aussi que si les gants tombaient, il était expulsé. « Quand tu tombes face à face avec un gros gars, tu dois prendre une décision rapidement. Les gants sont partis, je suis tombé et c’est devenu une mêlée. Rendu là, tu dois comprendre ce que tu dois faire. Je voulais surtout défendre notre équipe. J’étais conscient de la règle, que j’allais me faire expulser. Il restait cinq minutes dans un match de 10-2. » Wilson a lancé un message pour la suite du tournoi. « Toutes les équipes tentent de nous frapper. Je ne changerai pas mon style, je veux être robuste, créer de l’espace pour mes coéquipiers, je veux les défendre, je veux défendre mon pays. »




