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Guerre au Moyen-Orient: au Liban, le cauchemar des déplacés d’une guerre sans fin

Après une nouvelle nuit de bombardements israéliens, des dizaines de milliers de personnes continuaient de fuir mercredi la banlieue sud de Beyrouth et le sud du Liban. Malgré un cessez-le-feu proclamé fin 2024, les frappes se poursuivent et l’armée israélienne avance, plongeant un pays déjà exsangue dans une nouvelle spirale de déplacements, de colère et d’abandon.

« Que puis-je dire à la communauté internationale ? Elle n’existe plus, parce qu’un homme fou comme Trump contrôle tout. » La phrase d’Em Amir claque dans l’air lourd de Beyrouth.

Autour d’elle, sa famille est installée sur des bancs dans l’un des seuls parcs publics de la capitale, Horsh Beirut. Depuis la nuit de dimanche à lundi, les bombardements israéliens ont de nouveau jeté sur les routes des dizaines de milliers d’habitants.

Un peu après une heure du matin, le Hezbollah lance des attaques contre Israël, en riposte aux frappes américano-israéliennes, menées en Iran plus tôt au cours du week-end, qui ont tué le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei. La réponse israélienne est immédiate : plus de 80 frappes touchent le sud du Liban, la plaine de la Békaa et la banlieue sud de Beyrouth dans la même journée. Elles n’ont cessé depuis. Selon le ministère libanais de la Santé, elles ont fait au moins 72 morts, 437 blessés et plus de 83 000 personnes déplacées.

Em Amir fulmine : « Israël ne fait pas de différence entre civils et militaires. Il n’y a plus de droit international. » Elle dénonce aussi l’inaction de l’État libanais et l’abandon des alliés occidentaux. « On disait que la France était notre “mère tendre”. Aujourd’hui, non. »

Pour Abeer, qui surveille son fils dans les jeux pour enfants du parc, c’est un cauchemar familier. Elle a déjà fui son village de Hounine, près de la frontière, puis son appartement de la banlieue sud. « Nous ne savons jamais quand nous pourrons rentrer. Il n’y a aucune stabilité. J’ai l’impression qu’une guerre mondiale peut éclater », confie-t-elle, épuisée. Au-dessus du parc, le bourdonnement d’un drone couvre les rires des enfants.

Une guerre qui ne dit pas son nom

Après l’attaque du Hamas en octobre 2023 et l’ouverture d’un front dans le sud du Liban, les échanges de tirs entre le Hezbollah et Israël ont escaladé en guerre totale en 2024 : plus de 4000 morts, 16 000 blessés et plus d’un million de personnes déplacées. Un cessez-le-feu a été annoncé le 27 novembre 2024, mais les frappes israéliennes se sont poursuivies. Selon l’ONU, l’armée israélienne a violé plus de 10 000 fois le cessez-le-feu. Elle a par ailleurs continué ses invasions terrestres de manière régulière.

La sociologue Erminia Chiara Calabrese parle d’« une guerre unilatérale ». « La majorité des destructions au Liban-Sud ont eu lieu après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, explique-t-elle au Devoir. Les drones ont continué à survoler les villages, des maisons ont explosé, des agriculteurs ont été enlevés. » Des villages entiers de la bande frontalière sont partiellement ou totalement détruits. Israël a annoncé mardi la création d’une « zone tampon », ravivant le souvenir de l’occupation du sud du Liban entre 1978 et 2000.

Pour la chercheuse, la reprise des hostilités s’inscrit dans un moment de « faiblesse historique » du Hezbollah, qui a perdu une partie de son leadership et de ses capacités militaires. « Sa base sociale vit dans des conditions matérielles drastiques. La guerre s’est combinée à une crise économique majeure et n’a fait qu’empirer les conditions de vie. »

Beyrouth, refuge précaire

À Beyrouth, les places publiques, les écoles et certains hôtels deviennent des abris improvisés. Sur la place des Martyrs, à deux pas de la mosquée Mohammad al-Amine, des familles dorment à même le bitume en plein ramadan.

Moussa, réfugié syrien installé au Liban depuis plus de dix ans, tient bon pour sa femme et ses quatre enfants. Dans la panique, la famille n’a pu emporter qu’une couverture et une boîte de lait en poudre pour sa benjamine. « Si je ne travaille pas, je ne mange pas. Chaque jour, je dois sortir pour nourrir mes enfants. » Le père de famille avait déjà trouvé refuge sur cette même place en 2024. Retourner en Syrie ? « Elle n’est pas reconstruite. On ne peut ni s’installer ici, ni là-bas. »

Plus à l’ouest, à Hamra, l’hôtel Midtown accueille des déplacés qui en ont les moyens. Khodr, installé en Italie depuis 24 ans, était en visite familiale lorsque son village a reçu mardi un ordre d’évacuation de l’armée israélienne. La chambre lui coûte 60 dollars américains la nuit, une somme exorbitante dans un pays où le salaire minimum officiel équivaut à quelques centaines de dollars par mois. « Je suis parti seulement à cause des enfants. Sans eux, je serais resté dans le sud, mais je ne pouvais pas les laisser là-bas », souligne-t-il. Son fils de huit ans reconnaît désormais le bruit des drones. « À force, ça leur crée des problèmes psychologiques », continue le père.

Dans une école du quartier de Ras el-Nabaa transformée en centre d’hébergement, Mariam et Myriam, arrivées d’un village du sud après treize heures de route, contre deux en temps normal, cherchent de l’eau et des médicaments. « Nous avons dû fuir. Ce n’est pas la première fois. Nous sommes fatiguées », souffle l’une. L’autre, enceinte, ajoute : « Mon fils a de la fièvre. Il faudrait que je trouve des médicaments pour lui… »

Selon le ministère des Affaires sociales, 399 centres d’accueil sont théoriquement disponibles au Liban, dont 42 étaient déjà pleins.

Colère, solidarité, abandon

Au sein de la base sociale du Hezbollah, les sentiments sont ambivalents. « Il y a la rage face à un pays attaqué depuis un an et demi et l’idée qu’on ne peut pas rester les bras croisés. Mais il y a aussi un refus d’entrer dans une guerre totale, dont les enjeux dépassent le Liban », analyse Erminia Chiara Calabrese.

Pour venir en aide aux déplacés, le gouvernement libanais s’organise, la solidarité citoyenne aussi.

Dans le quartier de Geitawi, la cuisine communautaire Nation Station prépare des centaines de repas pour les déplacés. Des bénévoles distribuent aussi des produits d’hygiène aux familles qui passent la nuit dans leur voiture ou sur les trottoirs, les portes du parc désormais closes.

« Dans ces temps difficiles, il est important de dire : nous sommes ensemble », explique l’une des bénévoles.

Mais l’élan solidaire ne peut compenser l’effondrement d’un pays déjà étranglé par une crise économique historique, une monnaie dévaluée et une paralysie politique chronique. « Ne pas pouvoir retourner dans son village, voir sa maison détruite sans compensation, cela pèse dans la vie quotidienne. Les conditions matérielles façonnent les formes de résistance », rappelle Erminia Chiara Calabrese.

À la tombée du jour, sur la place des Martyrs comme à Horsh Beirut, les familles s’apprêtent à passer une nouvelle nuit dehors. Les enfants courent entre les couvertures étendues à même le sol. Le soleil baisse doucement, il sera bientôt l’heure de casser le jeûne pour la plupart d’entre elles : un repas important en cette période de ramadan, qu’elles devront faire loin de chez elles. Au-dessus, le drone invisible continue de tourner. Ici, la guerre continue de déplacer les vies.

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