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Meurtre d’un propriétaire de dépanneur | Un hôpital a sonné l’alarme il y a huit mois

Le réseau de la santé a constaté la dangerosité de Xavier Gellatly et sonné l’alarme dès l’été dernier. Huit mois avant le meurtre gratuit du propriétaire de dépanneur Chong Woo Kim dont il est maintenant accusé, on a tenté de l’hospitaliser de force sans succès, a appris La Presse.


Publié à
5 h 00

Le 4 août dernier, un psychiatre du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal a essayé – en vain – d’obtenir qu’il soit gardé à l’hôpital contre son gré, ont confirmé à La Presse deux sources au palais de justice de Montréal non autorisées à parler aux médias.

À la maison de chambres où résidait Xavier Gellatly dans Le Plateau-Mont-Royal – située tout près du dépanneur où la tragédie s’est déroulée –, des cochambreurs le décrivaient comme une personne au comportement erratique. Plusieurs en avaient peur.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE X DE MARIE-DOUCE BÉLANGER

Xavier Gellatly

Ainsi, au début du mois d’août, des policiers ont transporté Gellatly à l’hôpital Notre-Dame en raison de son état mental perturbé en vertu de la « loi P-38 », selon une source policière.

La Loi sur la protection des personnes dont l’état mental présente un danger indique qu’un agent de la paix peut amener une personne à l’hôpital de force, mais seulement s’il a des motifs de croire que son état mental présente un danger « grave » et « immédiat ».

C’est ce qu’on appelle la « garde préventive ». Elle ne peut pas durer plus de 72 heures. Ensuite, la loi permet de garder une personne en établissement le temps qu’elle reçoive une évaluation psychiatrique. C’est ce qu’on appelle la « garde provisoire ». Dans cette situation, un juge doit d’abord autoriser la garde. Il décide aussi de la durée de la garde, qui ne peut pas dépasser 144 heures.

Finalement, un juge peut décider d’autoriser la garde à plus long terme si deux rapports psychiatriques indépendants recommandent qu’une personne soit gardée en établissement parce qu’elle représente un danger pour elle-même ou pour autrui en raison de son état mental, selon le site Educaloi.

Cela faisait plusieurs mois que Gellatly ne prenait plus sa médication, d’après ce que nous avons appris d’une autre source non autorisée à parler aux médias. Or, l’hôpital n’a pu le garder contre son gré pour des raisons juridiques.

Moins de trois semaines plus tard, le 22 août dernier, les policiers ont intercepté l’homme de 35 ans en possession d’un couteau sur le boulevard Saint-Joseph Est, devant la maison de chambres où il vivait. Il a alors écopé d’une amende de 234 $ en incluant les frais.

Puis au cours des jours précédant le drame qui a secoué le Québec, Xavier Gellatly avait commencé à se surnommer lui-même « Dostoïevski » et à évoquer le personnage de Raskolnikov, l’assassin du roman Crime et châtiment, selon une personne qui le croisait fréquemment dans son quartier et qui s’est confiée à La Presse sous le couvert de la confidentialité. Dans le roman de Dostoïevski, le personnage planifie soigneusement le meurtre d’une prêteuse sur gages qu’il tue d’un coup de hache.

À la même période, le trentenaire a également fait des graffitis inquiétants dans la maison de chambres.

Un vol et une mort tragique

La suite de l’histoire tragique est connue. Le Montréalais a été accusé la semaine dernière d’avoir assassiné le propriétaire du dépanneur Fleur bleue adjacent à la station de métro Laurier. La victime, dans la cinquantaine, a été poignardée à mort dans son commerce. Les circonstances du meurtre seraient un vol suivi d’une altercation, selon une source policière qui n’est pas autorisée à parler aux médias.

Le suspect aurait été surpris en flagrant délit de vol par le commis qui aurait tenté de s’interposer. Blessé à une main, l’accusé a été arrêté au Complexe Desjardins à la suite d’une chasse à l’homme.

Xavier Gellatly avait déjà commis de nombreux crimes d’une extrême violence.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Un homme dépose des fleurs devant le dépanneur Fleur bleue, vendredi dernier, au lendemain du drame.

La plus récente tentative pour l’hospitaliser de force s’ajoute à d’autres signaux d’alarme ces dernières années.

En 2012, Xavier Gellatly a tué une femme lors d’une rixe au couteau à Vancouver ; un homicide involontaire pour lequel il a écopé de sept ans de pénitencier. Une fois de retour au Québec, il a aussi tué un lapin lors d’une querelle de couple.

« Vous êtes prompt à des explosions de violence qui vous mènent à poignarder les personnes avec qui vous vous battez. Vous êtes connu pour transporter des couteaux. [Les policiers] croient que si vous êtes relâché, vous allez tuer quelqu’un », soulignait une décision de la Commission des libérations conditionnelles du Canada en 2016, qui se penchait sur sa demande de libération alors qu’il était détenu pour l’homicide de la femme de Vancouver.

« Autres morts évitables »

À sa sortie de prison après son crime dans l’Ouest canadien, Gellatly a connu un épisode d’itinérance. Un refuge d’urgence montréalais l’a alors dirigé vers un organisme communautaire qui a accepté de l’héberger. Or, son séjour a été de courte durée en raison de son comportement agressif, a découvert La Presse.

Le trentenaire a été évincé après quelques mois, selon une source du milieu communautaire qui a requis l’anonymat.

Jamais la ressource d’hébergement n’a été informée de la nature du crime – un homicide – pour lequel son locataire avait purgé une peine de prison. Ce n’est qu’un exemple du « manque de communication » des autorités et du « fonctionnement en silo » qui entraînera « d’autres morts évitables » si rien ne change, enchaîne cette source, découragée.

Parmi ses conditions de libération, Xavier Gellatly n’avait pas le droit de consommer de l’alcool. Or, il aurait continué à boire malgré tout, décrit cette source.

Les responsables de la ressource auraient eu les mains liées et ne l’auraient pas dénoncé puisque Gellatly avait « retiré son consentement » qui permettait à ladite ressource d’hébergement de communiquer avec son agent de probation. Résultat : « on ne pouvait pas dire à son agent de probation qu’il était ivre », déplore cette source.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Des fleurs déposées devant le dépanneur où s’est joué le drame

Des intervenants ont même dû se barricader deux fois en quelques mois par crainte de son comportement agressif, ajoute la source. Victime de menaces, un employé a dû porter plainte contre Gellatly. La cause s’est conclue par un engagement à garder la paix, avec une condition de ne plus s’approcher de l’intervenant.

Une réforme urgente de la « loi P-38 » demandée

L’Association des médecins psychiatres du Québec (AMPQ) refuse de se prononcer sur le cas de Xavier Gellatly, mais plaide pour une réforme urgente de la « loi P-38 ». La Loi sur la protection des personnes dont l’état mental présente un danger indique qu’un agent de la paix peut amener une personne à l’hôpital de force, mais seulement s’il a des motifs de croire que son état mental présente un danger « grave » et « immédiat ».

Le Québec est l’endroit au Canada où le niveau d’exigence pour justifier une intervention est le plus élevé, explique le Dr Maxime Dussault-Laurendeau, membre du conseil d’administration de l’AMPQ qui pratique à l’hôpital Charles-Le Moyne sur la Rive-Sud.

Nos outils sont insuffisants lorsqu’une personne est gravement malade, mais ne reconnaît pas sa maladie. Il faut pratiquement attendre qu’il soit trop tard pour agir.

Le Dr Maxime Dussault-Laurendeau, de l’AMPQ

C’est au Québec qu’on retrouve le plus de verdicts de non-responsabilité criminelle pour troubles mentaux par personne. Ce n’est pas pour rien, ajoute le psychiatre. « On ne peut pas, avec les critères actuels, agir en amont et anticiper le risque », dit le médecin spécialiste.

Ni les patients ni leurs familles ne se retrouvent dans le système actuel, plaide le Dr Dussault-Laurendeau.

À titre d’exemple, deux tribunaux différents sont impliqués. La Cour du Québec tranche sur les ordonnances de garde (hospitalisation forcée), mais c’est la Cour supérieure qui tranche sur l’ordonnance de soins.

Ainsi, pour compliquer le tout, ce n’est pas parce qu’on obtient une ordonnance de garde à l’hôpital que le patient y sera soigné, explique le psychiatre. S’il refuse les soins, il faut se tourner vers un autre tribunal pour qu’il soit traité. « Dans un monde idéal, un même tribunal traiterait des deux questions », souligne le psychiatre.

Des personnes qui « souffrent »

En 2023, le gouvernement du Québec a demandé qu’on évalue les critères de la loi P-38. Or, l’Institut québécois de réforme du droit et de la justice, qui avait été chargé de réviser la législation, a conclu que d’autres mesures, comme la simplification des mécanismes de garde préventive, seraient plus efficaces pour prévenir des drames.

C’est l’équivalent d’une « montagne qui accouche d’une souris », dit le Dr Dussault-Laurendeau. L’AMPQ est en accord avec la simplification de la garde préventive proposée par l’Institut, mais d’autres mesures comme la révision du critère de dangerosité sont importantes pour une « réforme conséquente », précise le psychiatre. L’AMPQ réitère au gouvernement de François Legault la nécessité de réformer la « loi P-38 » d’ici les élections.

L’Association craint par ailleurs la stigmatisation de gens aux prises avec de graves problèmes de santé mentale lorsqu’un drame comme le meurtre du dépanneur survient. Ces personnes gravement malades sont responsables de seulement 3 à 5 % des crimes violents, rappelle-t-elle. « Elles souffrent dans une plus grande proportion qu’elles font souffrir », conclut le Dr Dussault-Laurendeau.

Avec la collaboration de Patrick Lagacé, La Presse

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