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Le Québécois Gilles Brassard remporte le prix Turing… et fait un pied de nez à Trump

Quiconque l’a déjà rencontré peut en témoigner : avec son mélange d’intelligence et d’excentricité, Gilles Brassard est un génie. Ses pairs viennent de le reconnaître en lui accordant la plus haute distinction mondiale en informatique, le prix Turing.


Publié à
6 h 00

Le chercheur québécois a inventé deux concepts semblant tout droit sortis de la science-fiction : la cryptographie quantique et la téléportation quantique. Ce prix Turing, le professeur d’informatique à l’Université de Montréal l’attendait depuis des décennies. Pourtant, dans une entrevue virtuelle qu’il m’a accordée avant l’annonce officielle, l’homme de 70 ans lance un pavé dans la mare. Il ne se rendra pas à San Francisco, en juin, pour recevoir son prix.

« Tant que le petit dictateur est au pouvoir, je ne vais aux États-Unis sous aucun prétexte, même pas pour ça, lance-t-il dans une allusion évidente à Donald Trump. Je vais être là sur Zoom, mais il est hors de question que je mette les pieds dans ce pays qui nous a déclaré la guerre. »

Gilles Brassard partage les honneurs avec le physicien américain Charles H. Bennett. Le prix, qui vient avec une bourse de 1 million de dollars américains, leur est remis « pour leur rôle essentiel dans l’établissement des fondements de l’informatique quantique et la transformation des communications sécurisées et de l’informatique », a déclaré l’Association for Computing Machinery (ACM), qui le décerne.

Ne vous détrompez pas : même s’il boudera la cérémonie officielle, Gilles Brassard se dit « très, très, très heureux » de l’honneur qui lui est fait.

« Je suis informaticien et ce prix est remis par mes pairs informaticiens. Pour moi, c’est le prix mondial qui a le plus de signification », dit-il.

Le nom de Gilles Brassard circule depuis un moment pour le prix Nobel de physique. Sans fausse modestie, le chercheur québécois affirme qu’il mérite aussi ce prix… et en parle même au futur plutôt qu’au conditionnel !

Quand j’aurai le Nobel, je ne serai pas mécontent. Mais le Turing a plus de valeur pour moi.

Gilles Brassard

Gilles Brassard, qui est entré à l’université à 13 ans, fait penser à un curieux mélange de hippie et de savant fou, et le rencontrer est toujours un évènement marquant.

Il y a un an, il m’avait reçu à l’Université de Montréal en sandales Birkenstock et m’avait montré son « bureau »1. L’endroit est si encombré de papiers et de boîtes qu’il est complètement inutilisable, poussant le chercheur à travailler dans son laboratoire.

Cette fois, je le vois apparaître dans mon écran d’ordinateur avec une joue sévèrement balafrée.

« J’ai déboulé un escalier, explique-t-il. Mais pas par en bas, ce qui aurait été plus grave. Je l’ai déboulé par en haut. »

Si vous n’êtes pas trop sûr de comprendre, c’est normal : le cerveau de Gilles Brassard jongle avec des concepts qui échappent au commun des mortels.

Ses recherches le montrent bien. Le génie de Gilles Brassard et de Charles Bennett fut de comprendre que la physique quantique, cette science qui décrit le comportement des objets à l’échelle de l’atome, peut être utilisée pour transmettre de l’information.

La rencontre des deux hommes est elle-même entourée d’une certaine légende. Brassard aime raconter que Bennett l’a abordé alors qu’il se baignait au large d’une plage de Porto Rico.

« Un complet étranger nage vers moi et me dit comme ça, sans raison apparente, qu’un de ses amis a trouvé comment utiliser la mécanique quantique pour fabriquer des billets de banque impossibles à contrefaire », raconte-t-il.

Gilles Brassard finira par m’avouer que cette version de l’histoire est rigoureusement exacte… mais incomplète. La rencontre s’est produite lors d’une conférence internationale d’informatique. Et si Brassard ne connaissait pas Bennett, ce dernier avait entendu parler des intérêts de recherche du Québécois et pensait trouver en lui un interlocuteur enthousiaste.

Il ne s’était pas trompé. Au début des années 1980, le physicien et l’informaticien combinent leurs expertises pour imaginer de nouvelles applications de la physique quantique. Après les billets de banque impossibles à contrefaire, qui se butent à certains obstacles pratiques, les deux hommes découvrent que les propriétés quantiques permettent de transmettre des messages secrets de façon fondamentalement inviolable, peu importe la technologie et la capacité de calcul que posséderait un éventuel espion.

Dans son communiqué annonçant le prix Turing, l’Association for Computing Machinery décrit cette découverte comme « un moment transformateur de l’histoire de l’informatique ».

« Charles H. Bennett et Gilles Brassard ont fondamentalement changé notre compréhension de l’information elle-même, dit le président de l’ACM, Yannis Ioannidis. Leurs idées ont repoussé les limites de l’informatique et ont donné lieu à des décennies de découvertes dans toutes les disciplines. »

À l’époque, pourtant, Gilles Brassard n’a pas nécessairement l’impression d’avoir lancé une révolution.

« On ne prenait pas ça au sérieux plus qu’il faut, dit-il. C’était surtout un amusement. »

D’une part, le concept est alors purement théorique. D’autre part, il est loin d’être clair qu’il est utile. Les algorithmes de cryptographie conventionnels semblent à l’époque largement suffisants pour assurer la sécurité des communications sur l’internet.

Pour montrer que leur idée « n’est pas qu’un délire de théoriciens », Brassard et Bennett mobilisent trois de leurs étudiants et réalisent une expérience qui montre la transmission d’un message par cryptographie quantique sur une modeste distance de 32 centimètres.

« On était cinq théoriciens purs et durs. C’est un miracle qu’on n’ait pas mis le feu à la baraque ! », raconte Gilles Brassard.

Quelques années plus tard, le mathématicien américain Peter Shor démontre que de futurs ordinateurs quantiques ne feraient qu’une bouchée des algorithmes de cryptographie classiques. L’arrivée de ces superordinateurs compromettrait la sécurité de toutes les informations échangées sur l’internet.

Cette démonstration relance l’intérêt pour la cryptographie quantique, d’autant plus que le développement de l’ordinateur quantique progresse rapidement. Aujourd’hui, la Chine possède un réseau de cryptographie quantique qui s’étend sur des milliers de kilomètres, et l’Union européenne travaille à son propre réseau.

Entre-temps, Gilles Brassard invente en 1992 un autre concept qui frappe l’imaginaire, la téléportation quantique, de concert avec le Québécois Claude Crépeau.

Fait assez incroyable, Gilles Brassard est le deuxième professeur de l’Université de Montréal à obtenir le Turing, après le spécialiste de l’intelligence artificielle Yoshua Bengio, en 2018.

Les chercheurs de calibre mondial comme lui sont des trésors pour le Québec. Il faut célébrer leurs victoires – et donner tous les moyens aux plus jeunes qui les regardent de pouvoir suivre leurs traces.


1. Lisez « Un café avec Gilles Brassard : le génie inquiet »


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