Ménick: « Tout ce que j’ai, je le dois à Rodger »

L’air était bon samedi matin sur le plateau Mont-Royal. Ça sentait vraiment le printemps. Chez Ménick, le salon de barbier sur Masson, la vie suivait son cours. Le propriétaire, qui ne fait pas ses 85 ans, accueillait sa clientèle avec le sourire et s’informait de tous et chacun.
Des gens venaient lui offrir leurs sympathies et leur sollicitude pour le décès de Rodger. Le téléphone ne dérougissait pas. Les condoléances venaient de partout, même de Floride.
Au salon, Ménick se remémorait avec Louis-Phillipe Neveu, patron de TVA Sports, à quel point Rodger voulait toujours avoir le dernier mot.
Une douce mélancolie flottait dans la célèbre shop de barbiers. Tout le monde avait le sourire en parlant de Rodger.
Marc de Foy
Ménick n’avait que 18 ans lorsque son père lui a trouvé le local où il travaille depuis 1959, année qui marqua la fin du duplessisme au Québec.
La vraie amitié
Quand il parle de ses fameuses prises de bec avec Rodger, il interprète la chose comme un signe véritable d’amitié entre deux personnes.
« Si tu n’es pas capable de dire à ton chum qu’il est dans l’erreur et que tu ne lui dis pas d’aller chez le diable, oublie ça ! lance Ménick avec son franc-parler.
« C’était pareil quand Michel [Bergeron] était de la conversation. On se pognait tous les trois. Je défendais mon opinion jusqu’à un certain point, mais je parlais avec deux gars qui avaient une longue expérience dans le sport professionnel.
« Michel a été entraîneur dans la Ligue nationale. Quand bien même je disais qu’un joueur n’était pas bon, je devais finir admettre en discutant avec Michel qu’il l’était. Quant à Rodger, il a côtoyé des hommes de baseball pendant les nombreuses années qu’il a été aui service des Expos. Je ne pouvais avoir le dernier mot avec lui.
« N’empêche, c’était plaisant de discuter ensemble. »
Son guide le plus précieux
Rodger est entré dans la vie de Ménick à l’arrivée Expos, en 1969. Il lui a ouvert les portes de l’univers sportif montréalais.
« Rodger m’amenait partout et il me présentait à tout le monde, raconte Ménick.
« De fil en aiguille, je suis devenu aux yeux des gens le barbier qui coupait les cheveux des personnalité sportives, Quand je suis allé au centre Paul-Sauvé avec Rodger, je me suis lié d’amitié avec Johnny Rougeau. »
Comme Yvon Robert avant lui, Rougeau était le héros des Canadiens-Français contre les méchants de la lutte. Dans les années 1960, il a acheté les Bombardiers de Rosemont, de la Ligue junior A du Québec, qu’il a plus tard déménagés à Laval.
Les Bombardiers sont devenus le National et Ménick a été nommé relationniste de l’équipe lavalloise. C’est là qu’ìl a fait la connaissance de Mike Bossy avec qui il a développé une belle relation.
Père de Rodger
Ces souvenirs et combien d’autres défilent en accéléré dans la tête de Ménick.
En a-t-il un au haut de la liste ?
« Ce qui m’a touché le plus, c’est quand Rodger m’a demandé de lui servir de père à son mariage, répond Ménick.
« Il aurait pu choisir entre un million de personnes, choisir quelqu’un de plus grande réputation. Quand il m’a appelé pour me dire qu’il avait arrêté son choix sur moi, je lui ai dit d’arrêter de niaiser. Il a répondu : non, non, je suis sérieux.
« J’étais mal à l’aise, J’ai eu beau lui dire que je n’avais pas sa facilité à m’exprimer avec un micro à la main, il tenait absolument à ce que ce soit moi. J’ai demandé à Christian Tétreault (ancien animateur de radio) de m’écrire un texte. »
C’est quand je demande à Ménick comment il entrevoit l’avenir sans Rodger, que les émotions le rattrapent. Sa gorge se noue, il pleure à chaudes larmes.
« J’essaie de ne pas y penser, je vais essayer de vivre sa perte tranquillement. Je ne sais pas…
« On se parlait à tous les jours. Il s’arrêtait souvent au salon le soir pour faire sa chronique dans mon bureau. J’haïssais ça parce que j’étais fatigué et que je voulais rentrer à la maison.
« Mais que pouvais-je dire ? C’était Rodger. Je n’aurais pas enduré ça avec un autre. Rodger me parlait tout en travaillant. Il aimait ça, jaser. »
Rodger barman !
Ménick me montre un grand cadre où on l’aperçoit avec Rodger en train de préparer des cocktails. Le plus drôle est que Rodger n’a jamais consommé d’alcool de sa vie.
« C’est un antiquaire qui a acheté cette photo dans un marché aux puces et qui me l’a amenée. En échange, je lui a donné un rasoir de barbier », raconte le barbier.
Ménick essuie ses larmes qui n’en finissent plus de couler.
Rodger est le deuxième membre de la Clique de Rosemont à partir. Pierre Lacroix est décédé en décembre 2020 et Richard Morency achève ses jours dans un centre hospitalier de soins de longue durée.
Il reste Ménick et Michel Bergeron.
« Rodger va me manquer. Sans lui, je ne serais pas où je suis aujourd’hui, c’est sûr, affirme-t-il en regardant autour de lui. Je lui dois tout ce que j’ai. Ça ne sera pas facile de vivre sans lui. Que vont devenir les conversations animées qu’on avait, tous nos amis ensemble ?
« On ne s’obstinera plus… »




