Hélène Calas : «La première cause de la dénatalité est l’instabilité conjugale»

FIGAROVOX/TRIBUNE – En 2025, le taux de fécondité en France a atteint son niveau le plus bas depuis l’après-guerre. Le résultat d’un basculement culturel, initié en mai 68, qui a sapé les fondements du couple, estime l’auteur d’une étude sur «la dénatalité française comme choc anthropologique».
Hélène Calas, entrepreneure, est l’auteur d’une étude intitulée « Moins de liens, moins d’enfants ? La dénatalité française comme choc anthropologique ».
Entre 1965 et 1975, l’indice conjoncturel de fécondité en France passe de 2,85 à 1,93 enfant par femme. Un enfant disparu en dix ans, pour chaque femme. Ces chiffres paraissent presque confortables au regard de la situation actuelle : en 2025, l’Insee estime le taux de fécondité à 1,56 enfant par femme, niveau le plus bas depuis l’après-guerre. Pour expliquer ce recul, on invoque toujours les mêmes causes : prix du logement, insuffisance des modes de garde, écoanxiété. Mais l’on aborde rarement par la question la plus centrale : pourquoi semble-t-il de plus en plus difficile de former et maintenir un couple, et créer une famille ? Un mouvement historique, célébré comme une grande libération des mœurs, a précisément attaqué ce point névralgique. Ce mouvement s’appelle Mai 68.
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Il est d’abord utile de rappeler une évidence que la mythologie commémorative a soigneusement gommée : l’émancipation juridique des femmes ne naît pas sur les barricades du Quartier Latin. Le 13 juillet 1965, la loi accorde à la femme mariée la pleine capacité juridique : elle peut ouvrir un compte bancaire, exercer une profession, contracter sans l’autorisation maritale. Deux ans plus tard, en 1967, la contraception est légalisée, sur proposition du député gaulliste Lucien Neuwirth, compagnon de la Libération, abrogeant la loi de 1920 qui interdisait jusqu’à l’information sur les moyens anticonceptionnels. Autrement dit, lorsque les pavés commencent à voler, les grandes réformes sont déjà votées.
Mai 68 n’a donc pas libéré les femmes, mais mis la dernière touche à un tableau déjà peint par la Ve République. Et surtout, il a traduit en combat politique ce qui flottait dans l’air du temps : la famille devint une prison, le mariage une convention bourgeoise, la fidélité un archaïsme. Il fallait briser les cadres. On allait voir ce qu’on allait voir. Le démographe Louis Roussel fut l’un des rares à nommer ce que d’autres se contentaient de mesurer. Dans La famille incertaine (1989), il écrit : «d’assurée, la famille est devenue incertaine». Pendant des siècles, elle avait été structurante. Elle avait constitué une institution. Elle organisait les rôles, stabilisait les alliances, garantissait la transmission. Elle fixait des rôles, des obligations, des attentes. Elle encadrait le désir, le disciplinait autant que possible, l’inscrivait dans une durée. Une première brèche avait été ouverte au XIXe siècle avec le triomphe du mariage d’amour bourgeois, qui substituait la passion à l’alliance. Mai 68 poussait le mouvement, en délégitimant les dernières contraintes institutionnelles qui tempéraient encore le désir. Son véritable héritage est donc là : faire du désir l’unique fondement du lien conjugal.
Après Mai 68, le couple dut se fabriquer lui-même, sans structure préalable, avec pour unique ciment la passion. Un matériau magnifique pour écrire des romans, beaucoup moins pour bâtir une maison.
Hélène Calas
Or le désir ne se légifère pas, ne se promet pas, ne se contracte pas. Il est volatil, fragile. S’il devient l’unique fondement de la relation, toute contrainte apparaît illégitime. Pourquoi rester ensemble si l’on ne s’aime plus ? Pourquoi promettre ce que l’on ignore pouvoir tenir ? Peu à peu alors que le désir devint souverain, l’idée même d’engagement durable prit des airs de superstition, de « pari fou ». On déplaçait toute la charge de la relation vers l’intériorité des individus. Autrefois, l’institution matrimoniale fixait des rôles, des obligations, des attentes. Elle encadrait le désir, le disciplinait un peu, l’inscrivait dans la durée, proposait, in fine, un chemin qu’avait emprunté les millions de couples de l’histoire humaine. Après Mai 68, le couple dut se fabriquer lui-même, sans structure préalable, avec pour unique ciment la passion. Un matériau magnifique pour écrire des romans, beaucoup moins pour bâtir une maison.
Gilles Lipovetsky a décrit ce moment dans L’Ère du vide (1983), parlant de «première révolution indifférente». Après la révolte collective vint celle de l’individu narcissique. La grande transformation culturelle n’était pas tant la libération des mœurs que l’installation d’un individu qui enfin, se regarde vivre. Mais Narcisse ne fonde pas une lignée. Il passe son temps à se contempler. « Sous les pavés, le libertinage » : le slogan n’a jamais existé tel quel, mais il résume mieux que n’importe quel tract ce que Mai 68 a réellement accompli sur le plan conjugal. Non pas la libération d’un désir opprimé, mais la destruction des cadres qui permettaient au désir de s’inscrire dans la durée. On a pris l’institution pour une cage, oubliant qu’elle était aussi une armature.
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Comment donner encore plus de pouvoir au désir « libéré » ? Un nouveau basculement intervenait en 1975. En janvier, la loi Veil légalisait l’interruption volontaire de grossesse. En juillet, le divorce par consentement mutuel était instauré. Jusqu’alors, depuis la loi Naquet de 1884, le mariage ne pouvait être rompu que par la faute ou par la mort. Désormais, il devient révocable par simple accord des époux. Les chiffres suivent. Entre 1950 et 1970, la France comptait environ 33 000 divorces par an. En 1986, ils dépassent 108 000. Les mariages reculent. Et surtout, l’âge moyen de la mère au premier enfant, qui diminuait depuis 1950, repart à la hausse : 24,1 ans en 1975, 28,9 aujourd’hui.
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Le recul de l’âge au premier enfant est probablement l’un des phénomènes démographiques les plus sous-estimés du débat public. Les travaux d’Éva Beaujouan à l’INED (Institut national d’études démographiques) montrent que les ruptures conjugales réduisent mécaniquement la fécondité individuelle. Les unions hors mariage sont statistiquement plus instables que les unions mariées. L’effet cumulé est simple, moins de stabilité, moins d’enfants. Ce n’est pas tant la contraception qui fait des berceaux vides, que l’instabilité conjugale, et l’inédit historique de l’individu qui n’arrive plus à se lier durablement. Les Français continuent de souhaiter des enfants, environ deux par couple dans les enquêtes d’opinion, mais ils repoussent le moment de les avoir. Il faut d’abord finir ses études, trouver un travail stable, voyager, et sacrifier à la sacro-sainte « réalisation de soi-même ». Pendant ce temps, l’horloge biologique ne se met pas en pause.
Les enfants viendront donc après notre jouissance sans entrave. Mais là est l’ironie la plus mordante : de nombreuses études analysent désormais la mort du désir, et une véritable récession sexuelle ! L’Ifop dans son enquête « Sex recession » de 2024, soulignait que la proportion de Français ayant eu un rapport sexuel au cours de l’année était tombée à 76 %, soit 15 points de moins qu’en 2006, le niveau le plus bas observé depuis un demi-siècle. Chez les 18-24 ans initiés sexuellement, près de 28 % n’avaient eu aucun rapport sexuel en un an, contre 5 % seulement en 2006. Et la fréquence hebdomadaire des rapports recule elle aussi. La liberté sexuelle proclamée a débouché sur une étrange austérité intime. Le sexe est partout dans les discours, les images, les écrans ; il est absent des chambres. On a fini par fragiliser le terrain même où le désir pouvait s’épanouir. Comme l’écrit Vincent Cocquebert dans son ouvrage récemment paru La Guerre de Sexcession, « l’héritage de la révolution sexuelle des années 1970 semble avoir été liquidé au profit d’un imaginaire rétro-puritain ».
Il ne s’agit évidemment pas de regretter le mariage forcé. On peut au moins reconnaître une vérité simple : une société prônant la satisfaction permanente du désir ne peut se développer, et se maintenir dans le temps. En libérant le désir, en lui donnant tout pouvoir et toutes les responsabilités, Mai 68 a rendu la chair bien triste. Le mouvement qui prétendait libérer l’individu l’a livré à la plus exigeante des tyrannies : celle de ses propres affects, sans filet institutionnel, sans durée garantie. C’est peut-être là sa plus subtile servitude. L’institution soutenait les couples ; aujourd’hui le couple doit se soutenir, dans un environnement hostile. Soixante ans plus tard, les slogans ont mal vieilli.




