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Sept semaines de soleil avec Michel Fugain

Quand on entre au Gesù, en cette fin d’après-midi gris de printemps faux-jeton, la répétition bat son plein, Le Devoir attendra un peu son tour pour l’entrevue et la session de photos avec Michel Fugain. Tant mieux, tiens ! « Venez voir », nous souffle le producteur Claude Larivée, « c’est le quatrième jour avec les musiciens et l’équipe québécoise, ça commence à vraiment se passer ! » Mazette, pas à peu près ! Ce n’est pas un mot de promoteur, c’est le cœur d’un fan qui bat la chamade.

Il manque seulement le public de la tournée pas chiche qui va s’amorcer sous peu et sillonner la Belle Province jusqu’en mai. Cinquante-deux ans après l’album Fugain et le Big Bazar en spectacle au Québec, ça repart. « C’est la fête », littéralement, comme Fugain, très en voix, le scande dans le refrain de la fameuse chanson de l’époque fabuleuse du Big Bazar. Il est là le soleil de fin mars (notez : soleil, mot-clé du répertoire), les rayons qui nous réchauffent proviennent de ce galopin de 83 véritables printemps qui s’appelle Michel Fugain.

Galopin pour la vie

Galopin, c’est le surnom que lui a servi le grand parolier Pierre Delanoé toutes les années de leur fructueuse et heureuse collaboration. Il faut l’entendre en début d’entrevue, Fugain le galopin, évoquant son ami des plus belles décennies, ce grand frère de création de chansons, parti en 2006: « C’était un génie, Pierre. Il a été mon premier auteur, celui avec qui j’ai tout appris. Jusqu’à la fin, j’ai été son galopin. C’est-à-dire qu’il m’a intégré dans son imaginaire à lui. Il pouvait me faire incarner ce qui lui rappelait sa jeunesse. Il m’a habillé sur mesure, quoi ! »

La majorité des chansons du spectacle sont les Delanoé-Fugain, bien sûr : comment passer outre à Attention mesdames et messieurs, Jusqu’à demain peut-être, Chante, Tout va changer, Une belle histoire, Bravo monsieur le monde, Soleil, Comme un soleil, tant d’autres ? Quelques nouveautés s’immiscent, parce que c’est bon pour la santé, et il y a les mémorables de Maurice Vidalin. Mais la belle des belles ballades, c’est forcément la Balade en Bugatti où Delanoé, encore et toujours et pour l’éternité du disque, nous fait rêver de ce « Paris-Deauville en quatre heures, et bravo ! ». À chaque titre mentionné, durant l’entrevue, le souriant galopin en chante un bout, et on ne se surprend même pas d’entonner toutes les paroles avec lui. C’est irrésistible, il le sait, on le sait, personne ne résiste.

La noblesse de la chanson populaire

« C’est comme ça que ça doit être », lance-t-il, tout content. « C’est pop dans le vrai sens de chanson populaire. Nous, on offre quelque chose, vous le prenez ou pas. C’est selon vos besoins. Je le dis souvent, mais bon : on est des décorateurs de vie. On propose des décorations, et les gens tapissent avec le papier peint de leur choix. Quand je fais un spectacle, après 60 ans, il y a un truc supplémentaire, qui est la complicité. Les gens de plusieurs générations ont entendu les chansons, ils en ont aimées, ils ont entendu des interviews, ils savent à qui ils ont affaire. Ils se disent, ce mec, je suis capable de passer une soirée avec. Moi, c’est ça qui me touche. Si je suis le mec qui fait que c’est possible de briser un peu la solitude, je suis heureux. »

Cette durabilité est profondément admirable. Ça nous lie. Ce n’est pas hasard si l’envoyé du Devoir au Gesù est fan de Fugain : depuis 1968 et Les Fleurs de mandarine (à sept ans !), ça ne s’est pas démenti. Fugain, en guise de merci, fredonne l’inoubliable intro d’orgue de cette chanson si beatlesque dans l’arrangement. « J’ai eu cette chance d’arriver après les yéyés. Adamo nous avait ouvert la porte avec ses chansons originales. Hugues Aufray — avec Pierre Delanoé, déjà ! — nous avais donné accès à Dylan. » Quelle époque, on en est encore impreignés. Polnareff est arrivé, a su imposer un style à la fois personnel et proche de la pop britannique. Et puis Dutronc a créé son rock de garage sur les textes ironiques de Lanzmann, et ainsi de suite. « Il n’y aurait pas eu le Big Bazar sans Véronique Sanson, Nino Ferrer : nous étions libérés des adaptations et libres d’être influencés par qui nous plaisait.

Grâce à Paul McCartney

« Mon Panthéon à moi, c’est Paul McCartney, quoi. J’ai un souvenir que je ne peux pas oublier, je suis sur la Côte, je fais la promotion de mes premiers trucs, je suis dans ma bagnole et j’entends Eleanor Rigby, des Beatles. Et là je m’arrête et, je le jure, des larmes ont coulé. Je me dis, putain ! On peut faire ça AUSSI ! Tout devenait possible. À condition d’avoir le sens de la mélodie. Il y avait quelques bons mélodistes dans ma génération. » Champion mélodiste, Fugain le deviendra sans trop s’en apercevoir. « On ne disait pas qu’on était des mélodistes. On disait qu’on faisait des chansons. Le truc, c’était de faire des chansons avec l’espoir que les gens les aiment. C’était pas plus que ça. » Et pas gagné d’emblée : même Je n’aurais pas le temps, première merveille Delanoé-Fugain, créée en 1967, n’est pas un succès de palmarès, au départ. C’est en anglais, curieusement, If I Only Had Time, interprétés par John Rowles, qui est « un vrai carton », s’étonne encore l’intéressé. « Ce fut quand même un succès d’estime professionnel… » Et, chemin faisant, une immortelle.

Sanda Alexandru-Fugain, compagne-choriste, rejoint son Michel pour lui signaler que la répétition va reprendre. Les musiciens québécois piaffent, Daniel Lacoste, Jocelyn Tellier, Vincent Réhel, Paul Picard, Mark Hébert, Simon Blouin, des pros jouissifs. Fugain a refait le plein d’énergie contagieuse, et hop ! C’est reparti avec Les Acadiens, cette chanson que lui inspira l’ami Robert Charlebois lors d’une de ses nombreuses visites au Québec. Ça déménage et ça danse. La fête à Fugain ne fait que commencer. Il en a pour une vingtaine de lieux à décorer, y compris près de chez vous.

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