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Chronique d’Emilie Nicolas | Rima Hassan et la génération Palestine

En novembre 2024, la rapporteuse spéciale de l’ONU sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Francesca Albanese, entame une visite au Canada. Elle doit donner une série de conférences dans les universités, en plus de rencontrer des groupes de défense des droits en privé. B’nai Brith lance une campagne de dénonciation de sa venue au pays. Selon le groupe de pression pro-israélien, Albanese « défend des groupes terroristes responsables de la mort de Canadiens et d’Israéliens », et endosse « l’antisémitisme et la violence ». B’nai Brith met donc de la pression sur la direction de chacune des universités où elle doit prendre la parole pour tenter — sans succès — de faire annuler ses prises de parole. Le groupe en profite, sur ses réseaux sociaux, pour « presser le gouvernement d’empêcher les orateurs pro-terreur et antisémites d’entrer au Canada, et de reconsidérer le rôle du Canada à l’ONU, étant donné le rôle d’agences comme l’UNRWA qui encouragent l’antisémitisme ».

J’ai eu l’occasion de rencontrer Francesca Albanese en privé à Montréal en novembre 2024. Je vous annonce formellement aujourd’hui les conclusions de mon enquête : elle ne mord pas. Assez de gens hautement plus qualifiés que moi en sont venus à la même conclusion, si bien qu’elle est pressentie pour un prix Nobel de la paix.

Vendredi dernier, B’nai Brith célèbre. L’eurodéputée française Rima Hassan est empêchée d’entrer au Canada, après que des « informations » ont été fournies à l’agence frontalière par le groupe. Il met aussi de la pression sur l’Université Concordia pour faire annuler une conférence qui doit se tenir en virtuel, car « le Canada n’est pas une plateforme pour ceux qui justifient le terrorisme et glorifient la violence ». Or, Rima Hassan, pas plus que Francesca Albanese, ne fait l’objet d’aucun procès ou d’aucune condamnation en justice qui viendrait appuyer la grave nature des accusations lancées. Il lui est arrivé, à propos du Hamas, d’avancer que les peuples colonisés ont droit à la résistance en droit international, tout en condamnant les prises d’otages et les attaques contre les civils du 7 octobre 2023.

À titre de chroniqueuse, j’ai été invitée à participer à un panel, mardi soir, à la suite d’une allocution que Rima Hassan a dû tenir en virtuel, sur les résistances contre l’extrême droite et le fascisme. Et nous nous sommes entretenues au téléphone pendant plus d’une heure, mardi matin. Vite comme ça, les conclusions de cette deuxième enquête, c’est que Rima Hassan ne mord pas non plus.

Après, qui suis-je pour enquêter ? Sinon moi-même une chroniqueuse incapable d’écrire sur la situation au Moyen-Orient sans aussi me faire traiter de tous les noms d’oiseau par un autre groupe de pression qui concentre plutôt ses énergies sur les médias. Et je suis loin d’être la seule dans cette situation, tant pour ce qui est des reporteurs que des journalistes d’opinion. Que les collègues qui ont eu la colonne vertébrale de signer des papiers un tant soit peu sérieux sur les horreurs à Gaza sans se faire pareillement insulter lèvent la main. Combien sont-ils ?

Une question me hante depuis quelque temps. Qu’est-ce qui fait que certains plient l’échine alors que d’autres persistent et signent, lorsque la parole publique se fait soudainement sous pression, sous attaque et à fort coût ?

Rima Hassan me raconte les pressions dont elle fait l’objet en France, même pour son travail à la Commission des droits de l’homme de l’Union européenne, et la manière dont la polémique fonctionne. « Parfois, ils s’en foutent de savoir si vous allez être condamnés ou pas. Ce qui les intéresse, c’est que, médiatiquement, il y ait les gros titres sur Rima qui a une plainte sur le dos pour ceci ou cela. » En gros, du moment que la controverse laisse des traces sur les moteurs de recherche et Wikipédia, la tache réputationnelle fonctionne, que la plainte ait été fondée ou non.

« Il faut être très solide, c’est vraiment parce que je suis Palestinienne que je crois que je tiens, ajoute-t-elle. Peut-être parce que, justement, on est familier, en fait, de ce que c’est de vivre en tant que Palestiniens. Moi, des restrictions, des tentatives de censure, j’en ai eu dans ma vie professionnelle. J’ai eu des programmes dans lesquels je travaillais où quelqu’un pouvait demander mon retrait juste parce que j’avais fait un post sur la Palestine sur mes réseaux sociaux. » On s’endurcit, donc, à la longue. On comprend le danger d’exister publiquement en portant son identité et sa cause.

En même temps, la quantité de plaintes et d’attention qui s’abat sur Rima Hassan est à double tranchant. D’une part, elle doit encaisser. D’autre part, chaque fois que ses adversaires concentrent leur attention sur elle, ils contribuent à faire grandir sa plateforme, qu’elle utilise alors pour faire avancer ses propres idées. À tel point qu’on se demande qui fait d’elle une « étoile montante » de La France insoumise : ses partisans ou ses détracteurs ? Probablement autant les uns que les autres. Le coup de publicité impayable que la décision du gouvernement du Canada a donné pour les conférences de Hassan prévues ces derniers jours est le plus récent exemple du phénomène.

Sur le plan personnel, toutefois, on perd souvent de vue que même les femmes les plus endurantes et coriaces sont toujours humaines. « Moi, derrière la pseudo-icône, je suis en deuil. Mon peuple, il a été génocidé. Il y a des images que je n’oublierai jamais de ma vie que je regarde encore des fois à 2h, 3h du matin, qui me nouent le ventre pendant une semaine, qui m’ont fait vomir tellement je rejetais viscéralement ce que je voyais de mes yeux. On n’a pas pu vivre ce deuil-là. On l’a vécu sur notre Instagram. »

La vie de Rima Hassan, c’est donc aussi d’osciller entre l’endurance, le travail sans relâche, le deuil et le poids d’être cette icône que même ses partisans reconnaissent mal, parfois. Elle me raconte ce moment où elle craquait, dans les rues de Bruxelles, et qu’une fan lui a demandé une photo sans même se gêner de l’attraper en larmes. Il y a ces autres moments où, épuisée par le travail, elle n’a plus vraiment l’énergie de socialiser, hormis avec des gens qui partagent intimement la même condition humaine, le même deuil, avec qui on n’a pas besoin de s’expliquer.

Et puis, de surcroît, il y a l’humiliation. « Et c’est très, très énervant quand on est investi à mon échelle, qu’on donne tout son temps, tous ses week-ends, toutes ses soirées pour ça. Et qu’on a des forces un peu extérieures qui viennent nous dire “toi, tu ne vas pas prendre l’avion, tu ne vas pas aller prendre la parole”. C’est vrai que c’est très humiliant. Et c’est un sentiment dur à dépasser quand on est Palestinien avec tout ce qui se passe, parce qu’on est humilié tous les jours, en fait. Dans la presse, dans les commentaires, sur les réseaux sociaux, dans les bombardements qui nous tombent au-dessus de la tête, dans la colonisation de peuplement, dans la manière dont on est dépeint. »

Je lui demande comment elle fait pour ne pas avoir trop peur, ne serait-ce que sur le plan de sa sécurité personnelle. Car le statut ad hoc d’icône vient aussi avec le danger de se transformer en cible. Elle m’explique qu’elle se sent moins en danger que d’autres de par sa nationalité française et son statut d’eurodéputée. « Avec l’évolution de la diaspora, on est nombreux à avoir une deuxième nationalité, à aimer aussi ces pays, parce que moi, j’en ai marre qu’on me présente que comme une Palestinienne. Non, je suis aussi Française. Et c’est aussi dans mon éducation en France que j’ai envie de me battre pour ce que sont mes libertés, ce que sont mes droits. C’est aussi en référence au droit français, à ce qu’on m’a appris sur ce que devrait être une démocratie, un État de droit, que je me bats aussi. »

À la Commission des droits de l’homme du Parlement européen, ce qui frappe justement Rima Hassan, de par son éducation de juriste française, c’est ce qu’elle perçoit comme de la dissonance cognitive. « Je suis témoin toutes les semaines, tous les mois, de sanctions, de mesures qui sont prises contre des États pour des violations des droits de l’homme. » Elle n’arrive donc pas à s’expliquer rationnellement la répression des prises de position publiques sur la question palestinienne par les gouvernements — tant en Europe qu’en Amérique du Nord, et même dans bien des pays arabes. Alors que dans tous ces pays, les populations, elles, sont de plus en plus horripilées par la violence qui s’abat sur le peuple palestinien.

C’est peut-être ça, finalement, qui peut tous nous aider à ne pas courber l’échine. Cette idée, pour reprendre les mots de Rima Hassan, que comme il y a eu la génération Vietnam et la génération contre l’apartheid en Afrique du Sud, il y a désormais toute une époque marquée à jamais comme la génération Palestine. La conviction de faire partie d’un élan pour la justice bien plus grand que soi, et bien plus grand que le seul peuple palestinien même, doit bien aider à soutenir le regard face à l’adversité rencontrée.

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