News CA

«C’est dangereux!»: 35$ pour des certifications de secourisme bidon en garderie

Quelques minutes et 35 $ en argent comptant : c’est tout ce qui a été requis pour que des éducatrices en garderie et en milieu scolaire obtiennent une certification en secourisme, sans avoir suivi la formation obligatoire qui devrait durer huit heures.

• À lire aussi : « Tout est beau, c’est déjà prêt ! » : Voici comment deux membres de notre Bureau d’enquête ont été certifiés secouristes, sans suivre le cours de huit heures

Derrière ce stratagème se cache une seule et même compagnie : Formation et Médi-Soins du Québec (F.M.S.Q), dirigée par un individu nommé Toufic Eid.

Des représentants de notre Bureau d’enquête ont pu se faire confirmer par eux-mêmes l’existence de ces pratiques en se présentant incognito aux bureaux de l’entreprise, à Montréal, au cours des derniers jours.

En moins de dix minutes, nos journalistes sont repartis avec leur certification, sans recevoir les enseignements qui y sont rattachés (voir autre texte).

« Wow, c’est un cirque ! […] Il n’y a pas de souci professionnel en arrière de ça. C’est troublant », lance stupéfait Jocelyn Bergeron, directeur de Secourisme RCR Québec, qui offre de vrais cours de premiers soins.

• Écoutez aussi cet épisode balado tiré de l’émission d’Isabelle Maréchal, diffusée sur les plateformes QUB et simultanément sur le 99.5 FM Montréal :

Une question de vie ou de mort

Tous les professionnels avec qui notre Bureau d’enquête s’est entretenu craignent qu’une telle manière de fonctionner puisse mettre des enfants en danger.

C’est que cette formation – qui doit durer huit heures, inclure une portion sur les allergies sévères et être renouvelée tous les trois ans – est une exigence du ministère pour tous les éducateurs en garderie ou dans les écoles primaires.

« C’est dangereux ! C’est une question de vie ou de mort ! Un enfant qui va décéder parce que la personne n’a pas de premiers soins, c’est un enfant de trop. C’est terrible ! », s’insurge Claudia Beaudin, directrice générale du CPE l’Attrait-Mignon, à Longueuil.


Claudia Beaudin, directrice du CPE L’Attrait-Mignon, à Longueuil.


Photo Agence QMI, JOEL LEMAY

Informée de la rumeur voulant que Toufic Eid « vende » des cartes, elle a envoyé quatre de ses employées se faire « former » par lui, en début d’année.

Les enregistrements de ces rencontres permettent d’entendre Toufic Eid résumer en quelques minutes à peine des notions de base en secourisme aux employées de Mme Beaudin, mais aussi à d’autres éducatrices sur place.

Et elles repartent avec leur certification, après avoir payé 35 $.


Employée au CPE L’Attrait-Mignon, Cindy Roy a obtenu pour 35$ et en quelques minutes sa carte de secouriste chez Formation et Médi-Soins du Québec. Elle a agi à la demande de sa directrice, qui voulait valider la « rumeur » selon laquelle cette entreprise « vendait » des cartes de secourisme plutôt que de donner la formation de huit heures.


Photo fournie par Claudia Beaudin

Le ministère informé

Choquée par cette situation « extrêmement préoccupante », Claudia Beaudin a porté plainte à l’Unité permanente anticorruption (UPAC) et au ministère de la Famille. 

« L’UPAC va prendre le dossier », a-t-elle confirmé.

Le ministère a quant à lui dépêché un enquêteur à la garderie au cours des dernières semaines, a signifié la directrice.

« Le ministère de la Famille, ce qu’ils me disent, c’est qu’ils ont le dossier sur leur bureau depuis déjà quelques années », explique la Mme Beaudin, qui conclut que d’autres personnes auraient signalé Toufic Eid au ministère avant elle.

Ils nient

Confrontés à nos révélations, M. Eid et sa conjointe Emma Eid ont nié avoir quoi que ce soit à se reprocher. « C’est moi qui donne toutes les formations […] je montre à la place de monsieur parce qu’il a perdu son oeil », a expliqué Mme Eid au sujet de son mari, qui signe pourtant les attestations que nous avons obtenues.


Toufic Eid, qui dirige la compagnie Formation et Médi-Soins du Québec.


Capture d’écran

Mme Eid a soutenu que notre Bureau d’enquête s’est présenté à son bureau une journée où il n’y avait pas de formation, mais n’a pas pu justifier pourquoi elle nous avait tout de même remis une attestation. 

Avec Gabriel Gervais et Marie-Christine Trottier

« Il n’y a pas de police des premiers soins ! »

Des professionnels dénoncent le manque de surveillance de la part des ministères, qui n’encadrent d’aucune manière la qualité des formations en secourisme.

« Il n’y a pas de police des premiers soins », peste Jocelyn Bergeron, directeur de Secourisme RCR Québec.

S’il exige que tous les éducateurs d’une garderie ou d’une école primaire soient formés en secourisme, le gouvernement ne s’assure pas de la qualité des enseignements offerts.

Une situation qui peut visiblement permettre à des individus comme Toufic Eid, par exemple, de « vendre » des cartes attestant des formations, sans tenir ces dernières, dénonce M. Bergeron.

« Si l’enfant se fait piquer par une abeille, mange un kiwi et fait une réaction. On n’aura pas le temps de googler ou de demander à ChatGPT », illustre-t-il.

« On ne rend pas service aux gens qui sont sous la responsabilité de ces personnes-là et ici, on parle d’enfants. On les met en danger », renchérit son collègue Ludovic Robert.


Ludovic Robert est instructeur chez Secourisme RCR Québec.


Photo Stevens LeBlanc

Pas de vérification

Le ministère de la Famille confirme qu’il ne fait aucune inspection auprès des entreprises qui offrent des formations de premiers soins, « le cadre législatif en vigueur ne le permettant pas », explique la porte-parole Noémie Vanheuverzwijn.

Même son de cloche du côté du ministère de l’Éducation, qui ne procède pas « à la reconnaissance ou à l’agrément des formateurs dans ce domaine », confirme le porte-parole Bryan St-Louis.

Changements à venir

Le ministère de la Famille travaille toutefois à l’élaboration d’un règlement, qui permettrait notamment de « déterminer les organisations habiletés à dispenser la formation en secourisme », a laissé savoir Mme Vanheuverzwijn.

Vous avez de l’information d’intérêt public à ce sujet?

N’hésitez pas à me contacter en toute confidentialité au

Related Articles

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Back to top button