Blocus américain du détroit d’Ormuz | Le pari risqué de Trump

La décision du président Donald Trump de bloquer, depuis lundi matin, tous les navires iraniens qui entrent dans le détroit d’Ormuz ou qui en sortent marque le prochain grand test de la guerre contre l’Iran : quel camp sera le plus à même de supporter les pressions économiques, les nouveaux dirigeants iraniens ou Trump ?
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7 h 00
Presque tous les aspects de cette nouvelle phase de la guerre risquent de se dérouler de manière très différente de ce qui s’est passé jusqu’à présent.
Au lieu de diriger des missiles et des bombes vers des sites militaires, des batteries de missiles et l’industrie de défense iranienne, Trump tentera d’étouffer la source de vie du pays, le pétrole qui représente plus de 50 % de ses exportations et la quasi-totalité des recettes de l’État.
Le premier objectif du président, ont déclaré dimanche des responsables de l’administration, est de forcer le gouvernement à se plier aux conditions énoncées par le vice-président J.D. Vance lors des pourparlers de paix au Pakistan – conditions que l’Iran a rejetées, tout comme il l’avait fait lors des négociations à Genève avant le début de la guerre, le 28 février.
En tête de la liste des conditions : que l’Iran accepte de remettre chaque gramme de ses stocks d’uranium, de démanteler définitivement son immense infrastructure de production de combustible nucléaire et de renoncer à ses prétentions de réguler le trafic dans le détroit.
PHOTO THAIER AL-SUDANI, REUTERS
Des manifestants scandent des slogans lors d’un rassemblement anti-américain et anti-israélien sur la place Enghelab, à Téhéran, en Iran, lundi.
En l’absence d’une capitulation iranienne, Trump semble toujours nourrir l’espoir qu’il a exprimé le premier soir de la guerre : qu’une population iranienne en ébullition se soulève et renverse le régime militaro-clérical qui dirige le pays depuis la révolution de 1979. Mais orchestrer un tel dénouement n’est pas plus facile qu’il y a un mois et demi.
« Bientôt, vous regretterez l’essence à 4 ou 5 $ »
De son côté, la stratégie de l’Iran semble consister à mener le conflit sur les marchés mondiaux, où le pays a découvert de nouveaux atouts. Pleinement conscients d’avoir perdu la bataille militaire au cours des cinq premières semaines, mais d’avoir dépassé les attentes sur le plan de l’information et en terrorisant leurs voisins par des frappes de missiles et de drones bien ciblées, les Iraniens parient que la tolérance de Trump face aux répercussions politiques est limitée.
Si aucun pétrole iranien ne passe par le détroit, les prix pourraient continuer à grimper au fil du temps – certaines entreprises affirment qu’elles se préparent à un baril à 175 $. Les Iraniens comprennent les répercussions politiques potentielles d’une inflation persistante aux États-Unis à moins de sept mois des élections de mi-mandat.
« Bientôt, vous regretterez l’essence à 4 ou 5 $ », a averti Mohammad Bagher Ghalibaf, principal négociateur iranien et président du Parlement, à l’intention des consommateurs américains après l’échec des pourparlers qu’il a menés avec Vance.
Lundi tard en soirée, alors que le blocus naval était en vigueur, les marchés ne semblaient pas particulièrement paniqués : les prix du Brent étaient redescendus sous la barre des 100 $ US, diminuant légèrement par rapport à la veille, et restaient inférieurs à leur niveau d’avant la déclaration du cessez-le-feu la semaine dernière.
Nouveau revirement stratégique
De son côté, le président américain est revenu sur ses déclarations précédentes selon lesquelles la fin des combats entraînerait une baisse des prix de l’essence. Il a déclaré dimanche à Fox News que les prix « devraient rester à peu près les mêmes » pendant les élections de mi-mandat et pourraient même être « légèrement plus élevés ». C’est précisément ce que redoutent de nombreux candidats républicains.
Nous sommes en terrain inconnu. À l’instar de la « quarantaine » imposée à Cuba par le président John F. Kennedy en 1962, destinée à empêcher les Soviétiques d’introduire des armes nucléaires sur le sol cubain, il est impossible de savoir à l’avance comment cela va se dérouler.
À l’époque, Kennedy et ses conseillers observaient avec inquiétude si les Soviétiques tenteraient de « franchir la ligne » et de risquer une confrontation militaire avec la marine américaine, ou s’ils battraient en retraite, négocieraient et trouveraient une issue leur permettant de sauver la face.
Le dirigeant soviétique de l’époque, Nikita Khrouchtchev, avait choisi de battre en retraite.
Maintenant que le blocus visant tous les navires à destination des ports iraniens ou qui les quittent est entré en vigueur, on saura peut-être bientôt si le nouvel ayatollah, Mojtaba Khamenei, et les Gardiens de la révolution iranienne feront le même choix. Mais sans marine, l’Iran sait qu’il n’a pratiquement aucune chance dans une confrontation directe.
Pour Trump, il s’agit là d’un nouveau revirement stratégique. Il y a quelques semaines, il avait décidé d’autoriser l’Iran à vendre le pétrole qui se trouvait déjà en mer, dans l’espoir d’atténuer les pénuries d’approvisionnement. Mais les effets sur les prix ont été minimes. Et Trump donnait l’impression de mener une guerre sans conviction, bombardant l’Iran tout en lui permettant d’en tirer profit. De plus, l’imposition par ce pays de péages sur le trafic transitant par le détroit signifiait qu’une nouvelle source de revenus s’ouvrait pour l’Iran au moment où il en avait le plus besoin.
« La situation actuelle, dans laquelle l’Iran peut refuser l’accès au détroit à tous sauf à ses amis ou à ceux qui paient, est intenable », a déclaré Richard Haass, ancien haut responsable républicain de la sécurité nationale et ancien président du Council on Foreign Relations, qui a été parmi les premiers à préconiser une stratégie de blocus.
« Il s’enrichit tandis que les autres s’appauvrissent, a-t-il poursuivi. Un blocus accentue la pression économique sur l’Iran qui existait déjà avant la guerre et qui a été aggravée par celle-ci. S’ils veulent vendre leur pétrole, ils doivent rouvrir le détroit à tous. »
La réaction des principaux clients de l’Iran pourrait bien constituer le véritable test de cette stratégie. M. Haass préconise d’associer le blocus à une stratégie diplomatique visant à amener la Chine, l’Inde, le Pakistan et la Turquie – tous de grands clients de l’Iran – à faire pression sur ce pays pour qu’il cède aux exigences américaines et rétablisse l’approvisionnement en pétrole. Mais il n’est pas certain qu’ils le feront, surtout si la Chine y voit une occasion de tirer profit à long terme de cette confrontation.
L’ancien haut responsable républicain de la sécurité nationale a également déclaré que « nous devrions associer la menace ou la réalité d’un blocus à une proposition visant à établir une nouvelle autorité de gouvernance pour le détroit qui inclurait l’Iran », lui donnant ainsi une voix – mais pas le contrôle – sur la gestion de la voie navigable.
Cela pourrait fonctionner. Mais il est également possible que l’Iran réagisse en reprenant ses attaques contre des installations énergétiques aux Émirats arabes unis, au Koweït et peut-être même en Arabie saoudite. Dans ce scénario, l’Iran ferait essentiellement savoir que s’il ne peut pas exporter de pétrole, ses voisins arabes ne le pourront pas non plus.
Confusion entourant les objectifs du blocus
Comme c’est souvent le cas dans cette guerre, une certaine confusion régnait dimanche quant à ce qui était exactement visé par le blocus. Dans son premier message sur les réseaux sociaux, Trump avait annoncé un blocus « total » de tout le trafic qui entre dans le détroit et qui en sort. Mais comme l’a précisé un communiqué publié dimanche par le Commandement central américain, puis confirmé par Trump, le blocus ne s’applique qu’aux navires à destination ou en provenance des ports iraniens.
Les bâtiments provenant d’autres États du golfe Persique seront autorisés à passer, à condition qu’ils soient prêts à prendre le risque de heurter des mines ou d’être attaqués par des vedettes rapides ou des drones iraniens. On ne savait pas non plus très bien comment les États-Unis détermineraient quels navires avaient payé un péage aux Iraniens.
Le détroit a bien sûr déjà été fermé par le passé, mais l’histoire n’offre pas beaucoup de repères adaptés à la situation actuelle.
Comme l’ont noté M. Haass ainsi que les historiens Niall Ferguson et Philip Zelikow, dans The Free Press la semaine dernière, les Portugais ont pris le contrôle du détroit pour la première fois il y a 519 ans et ont imposé un péage. Ils ont été chassés par les forces perses et britanniques. Un demi-millénaire plus tard, les Portugais et les Britanniques ont clairement fait savoir que l’attaque contre l’Iran, même dans le but de l’empêcher d’accéder à l’arme nucléaire, était malavisée.
Au début des années 1950, la Grande-Bretagne a imposé un blocus sur le détroit après que le premier ministre iranien de l’époque, Mohammad Mossadegh, eut nationalisé l’industrie pétrolière du pays. Il a été renversé lors d’un coup d’État en partie soutenu par la CIA, une intervention secrète que les Iraniens lui reprochent encore aujourd’hui et que l’histoire n’a pas jugée avec indulgence.
Il y a également eu des perturbations ponctuelles pendant la guerre Iran-Irak dans les années 1980.
Mais aucune de ces expériences ne correspond vraiment à la confrontation complexe qui se déroule actuellement. Si le blocus est de courte durée et met fin à la capacité de l’Iran à faire chanter l’économie mondiale, le pari de Trump pourrait bien apparaître comme un revirement de situation astucieux. Et si les dirigeants iraniens cèdent à ses exigences, cela pourrait confirmer la conclusion de Trump selon laquelle la nouvelle direction est plus « raisonnable » que la précédente.
Si le blocus s’éternise, cependant, Trump court le risque de donner une nouvelle fois l’impression de ne pas avoir su anticiper les conséquences d’une attaque contre un Iran qui semblait affaibli. La guerre qu’il pensait ne durer que quelques jours entre dans sa septième semaine. Et pour l’économie mondiale, le plus dur est loin d’être terminé.
Cet article a été publié dans le New York Times.
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