Des oreilles au bout des doigts | Plus qu’un devoir : 35 ans à écrire sur la chanson

En trois décennies de critique musicale, Sylvain Cormier a beaucoup aimé, parfois détesté, passionnément, comme en témoigne ce « Grands succès » sous forme de livre.
Ce n’est pas parce qu’il travaille pour la concurrence qu’on va se priver. Sylvain Cormier possède la meilleure plume de toute la clique des critiques musicaux du Québec. Qu’il publie un livre de ses meilleurs textes est donc un évènement qu’on peut difficilement ignorer, fût-il de « l’autre camp ».
En 35 ans au quotidien Le Devoir, le journaliste a publié près de 5000 articles, mélange d’entrevues et de critiques d’albums ou de spectacles. Il y avait donc en masse de matière pour publier un florilège de ses chroniques consacrées à la chanson québécoise, créneau qui constitue de loin son terrain de jeu favori et par lequel il s’est attiré le respect – et parfois les foudres – du milieu.
Personnellement, il n’y aurait pas pensé. Sylvain Cormier, 65 ans, se voit plutôt comme un journaliste de l’immédiat. Alors un « Best of » ? Bof. Il aura fallu l’insistance de son amie journaliste Louise Dugas, qui voyait là une façon originale de raconter trois décennies d’histoire de la chanson québécoise, pour que naisse finalement Des oreilles au bout des doigts.
PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE
Le critique musical Sylvain Cormier
De Michel Rivard à Safia Nolin en passant par Jean-Pierre Ferland, Jean Leloup, Renée Martel, Charlotte Cardin ou Les Cowboys Fringants, plusieurs dizaines d’artistes défilent dans ce recueil de textes écrits entre 1990 et aujourd’hui.
Cormier les assume tous, bien sûr. Mais certains le rendent particulièrement fier. À commencer par ses portraits d’artistes dits « populaires », longtemps ignorés dans les pages du Devoir, média à la réputation élitiste.
Yéyé-chansonniers, même combat : grâce à lui, des artistes jugés « quétaines » comme Michel Louvain, Patrick Norman ou René Simard ont fini par retrouver une forme de légitimité auprès d’un public plus intello, ce qu’il considère comme une mission accomplie. « En général, tous ceux dont j’ai parlé, je trouvais qu’ils méritaient qu’on parle d’eux », assure-t-il.
Enthousiaste contagieux, Sylvain Cormier n’a eu au fond qu’un seul moteur : sa passion. Il ne se considère d’ailleurs pas comme un journaliste au sens strict, mais plutôt comme un « fan avec une job ». Très peu pour lui, la quête du scoop et les révélations arrachées sournoisement. Ses entrevues se sont plutôt déroulées sous le signe du « groupisme », de l’échange et de la complicité avec les artistes. L’ironie est que ces « rencontres heureuses », comme il dit, lui ont permis de recueillir de vraies de vraies confidences. « Cette proximité fait qu’on a fini par me dire des choses, je dirais… quasiment malgré moi. »
Il n’a pas été complaisant pour autant. Comme tout critique qui se respecte, Sylvain Cormier s’est aussi permis quelques tapes sur les doigts. Dans son livre, un chapitre est ainsi consacré aux artistes qu’il a varlopés de belle façon au fil des ans, notamment Garou et Claude Dubois, dont il a regretté « la pingrerie du cœur ».
Mais sa plus célèbre victime reste encore Céline Dion, sa « princesse Tupperware ». Quasiment seul contre tous, le critique a tenté plusieurs fois d’expliquer ses réserves à propos de notre diva internationale. Chaque fois pour caler un peu plus. Chaque fois pour être un peu plus « barré » par René Angélil, jusqu’à atteindre le stade de l’irréconciliable.
J’ai transgressé un interdit, malencontreusement, sans trop m’en apercevoir. Si c’était à refaire, je m’expliquerais mieux.
Sylvain Cormier, au sujet de ses critiques envers Céline Dion
Un style très personnel
Pas besoin d’être amateur de chanson québécoise, du reste, pour apprécier Des oreilles au bout des doigts. Car peu importe le sujet, c’est bien l’écriture de Sylvain Cormier qui est le cœur de cet ouvrage. Or, son style éminemment personnel est en soi source de plaisir.
Le principal intéressé ne saurait trop dire d’où lui vient ce talent. Jeune, il n’y avait pas de littérature à la maison, à part des BD, des Photo Vedettes et une encyclopédie Grolier en plusieurs volumes. Mais il a toujours eu ça en lui, comme s’il ne pouvait faire autrement que d’en faire son métier : « À 9 ans, j’écrivais des résumés d’épisodes d’Hawaii 5-0. Je faisais ça assez naturellement. »
IMAGE ARCHIVES SYLVAIN CORMIER
Le groupe White Style & Friends en 1978, les pieds dans la (fausse) neige. Au centre, Sylvain Cormier.
C’était donc tracé d’avance. Même si pendant un moment, Sylvain Cormier a aussi pensé à faire carrière dans la musique. À la fin des années 1970, son groupe White Style & Friends avait fait des démos et donné quelques concerts. « On pensait faire quelque chose avec ça ; finalement, ça a reviré à rien », lance celui qui a finalement fait un baccalauréat en études françaises, et amorcé sa vie de journaliste au Continuum de l’Université de Montréal, avant de passer au Devoir.
Mais l’envie de chanter ne l’a jamais quitté. En 2024, ce « raté sympathique » autoproclamé a retraversé la frontière en formant le groupe Les Grillons, avec d’anciens membres des groupes Octobre, Beau Dommage et Les Jaguars. Ce retour au rock lui a semblé naturel, vu sa façon assez rythmée d’écrire des chroniques. Baptême du feu : le quatuor donnera son premier concert officiel à l’automne, après avoir lancé un mini-album il y a deux ans. Belle façon, pour le scribe, de renouer avec cette autre partie de lui-même, celle qui a des doigts au bout des oreilles et non l’inverse.
Des oreilles au bout des doigts
Somme toute/Le Devoir
306 pages


