La fermeté tranquille
L’imprévisibilité du président américain s’appuie sur une stratégie politique vieille comme le monde: déstabiliser pour mieux dominer. Sous Stephen Harper, un stratège conservateur m’avait expliqué pourquoi, en matière climatique, son gouvernement modifiait constamment les cibles de réduction, les années de référence et les horizons de conformité. On faisait avec les gens comme avec les cartes: on les brassait pour les mêler, avait-il dit. Il est plus facile d’imposer sa vision lorsque les gens ont perdu leurs repères.
L’administration Trump multiplie les déclarations outrancières pour la même raison. Il suffit qu’elle agisse sur un petit nombre de ces déclarations pour que tous les scénarios les plus fous deviennent soudainement plausibles… et que tremble la planète entière.
Cette semaine, le très sérieux Globe and Mail a publié le texte d’Adam Gordon et Thomas Homer-Dixon supputant que Donald Trump pourrait prendre prétexte du référendum à venir sur l’indépendance de l’Alberta pour faire de la province pétrolière le 51e État américain. Admettons, écrivent-ils, que le «Oui» obtient 30 %. «M. Trump déclarerait que le résultat est “invalide” [fake] et que l’appui à la séparation est “bien au-dessus” de 50 %. Les séparatistes albertains appelleraient les États-Unis à l’aide […] et les États-Unis enverraient des troupes par la frontière du Montana.»
Adam Gordon a beau avoir conseillé Mélanie Joly aux Affaires étrangères, si j’avais lu ce texte il y a deux ans, j’aurais inscrit son nom dans mon carnet d’adresses avec la mention «ne JAMAIS appeler — complètement barjo et parano». Mais maintenant…
Le référendum n’est pas encore acquis, en passant. Élections Alberta a approuvé la version préliminaire de la question en fin de semaine (qui va droit au but), mais il faut encore que 177 732 citoyens (sur 5 millions) signent la pétition d’ici le 2 mai pour obliger le gouvernement de Danielle Smith à organiser un tel référendum d’ici octobre 2027. Aucun sondage ne donne le camp du «Oui» en avance, mais c’est bien en Alberta que les Canadiens sont les plus ouverts à devenir le 51e État (18 %), selon Angus Reid, et même 21 % chez les électeurs conservateurs.
Globe-trotter
C’est dans ce contexte que Mark Carney sillonne la planète pour établir, restaurer ou consolider des alliances. À Paris, il s’est porté à la défense du Groenland que zieute Donald Trump, en déclarant que seuls le Danemark et le Groenland peuvent décider de l’avenir de l’île nordique. Ce sont les mêmes mots qu’a utilisés Keir Starmer de Grande-Bretagne, une Grande-Bretagne sur laquelle Mark Carney s’aligne de plus en plus, comme ce fut le cas dans le dossier de Gaza.
M. Carney se rendra aussi en Chine la semaine prochaine, ce qui sera la première visite d’un premier ministre canadien depuis 2017. Justin Trudeau y était allé deux fois avant que la relation ne s’effondre dans la foulée de l’arrestation de Meng Manzhou et de l’emprisonnement subséquent des deux Michael canadiens.
La Chine n’est pas soudainement redevenue amicale. Mais on explique en coulisses la considérer incontournable dans le contexte où le Canada tente de diversifier ses partenaires commerciaux. On ne parlera ni d’intelligence artificielle ni de défense, dit-on, seulement des sujets où des rapprochements sont possibles, comme l’énergie ou l’agriculture.
Encore là, c’est tout le pragmatisme de M. Carney qui se déploie. On dit clairement vouloir rompre avec l’ère Trudeau et sa façon de voir les relations internationales comme «tout blanc ou tout noir».
On veut approfondir les liens, même avec des régimes dont on ne partage pas les valeurs, en se concentrant sur les points de convergence. Le côté moralisateur de la politique étrangère est mis de côté.
La Presse canadienne rapportait pendant les Fêtes un exemple concret de ce changement. Stephen Nagy, un professeur canadien établi à Tokyo, est régulièrement embauché par Affaires mondiales Canada pour former les diplomates déployés en Asie. Pour le dernier cours sur la sécurité régionale indo-pacifique, il n’a pas eu à parler de genre et d’identité, alors que normalement, dit-il, «au moins deux heures» y auraient été consacrées.
Difficile de voir ce que les trans ou l’égalité hommes-femmes viennent faire dans le conflit entre la Chine et Taïwan, mais telle était l’ère Trudeau. Ce genre d’obsession, notait M. Nagy, tape sur la rate du Japon, de la Corée du Sud ou encore de Singapour, qui veulent plutôt parler commerce, chaînes d’approvisionnement et sécurité.
C’est une chose d’inviter les dictateurs à la modération, c’en est une autre de dire quoi faire à des démocraties. On ne peut pas faire la morale à tout un peuple qui a choisi librement des voies sociales différentes.
C’est sous cet angle qu’il faut comprendre la déclaration de M. Carney, à l’effet qu’il ne définirait pas la politique étrangère canadienne comme une politique féministe. Ce n’est pas nécessairement qu’on change nos actions, mais on change notre «marketing» pour moins irriter.
Et le Venezuela?
Mark Carney a réagi mollement à l’enlèvement de Nicolás Maduro samedi. Il a d’abord déclaré que le Canada «accueille favorablement l’opportunité qui s’offre au peuple vénézuélien d’accéder à la liberté, à la démocratie, à la paix et à la prospérité» et «appelle toutes les parties à respecter le droit international». Il n’a ni condamné les États-Unis ni pris acte de leur non-volonté de changer le régime à Caracas. Mais mardi, il était rendu ailleurs, félicitant presque Washington. «Le retrait d’un gouvernement illégitime, corrompu et répressif ou son leader est une nouvelle bienvenue.»
Le premier ministre n’est pas seul dans son camp. La France, la Grande-Bretagne et l’Union européenne ont toutes fait preuve de retenue. Seuls l’ONU et un groupe de six pays comprenant l’Espagne et le Mexique ont osé dénoncer le geste en soi.
Visiblement, Mark Carney a décidé de préserver son capital politique pour ce qui est capital. Défendre la souveraineté d’un voisin démocratique? Oui. Défendre les règles de droit pour un dirigeant corrompu qui a usurpé le pouvoir à deux élections et emprisonné ses contradicteurs? Bof. Faute de certitude morale, Mark Carney passera son tour.
Plus que jamais, Mark Carney se révèle comme un politicien flegmatique qui n’indisposera Donald Trump que lorsque cela comptera vraiment. Il fera preuve de fermeté tranquille.




