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Dossier | Abolition du PEQ | Départs forcés de travailleurs temporaires (3 articles)

Deux couples d’immigrants français enracinés au Québec sont à court de solutions face à l’abolition du Programme de l’expérience québécoise


Publié à
5 h 00

Le centre de détention de Québec pourrait perdre deux agents correctionnels dans les prochains mois : recrutés en France et formés dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre, Grégory Gatt et son collègue Samir Ameur risquent de devoir quitter la province, à la suite de l’abolition du Programme de l’expérience québécoise (PEQ).

Grégory Gatt, 32 ans, est arrivé au Québec en juillet 2024 avec sa conjointe et leurs deux enfants. Ancien policier français, il a répondu à un appel de recrutement de l’Établissement de détention de Québec, aussi connu sous le nom de prison d’Orsainville.

Dans sa cohorte, ils étaient dix à suivre la formation. Il ne reste que deux agents encore en poste.

« Les autres n’avaient pas les compétences requises pour faire ce métier en toute sécurité, malgré une formation intensive de cinq semaines au centre de formation et de perfectionnement correctionnel, à Laval », raconte-t-il.

Selon le syndicat, former un agent correctionnel coûte environ 20 000 $. M. Gatt a aussi suivi une formation spécialisée en prévention du suicide.

Pourtant, aujourd’hui, rien ne lui permet de rester.

Zéro point

Depuis l’abolition du PEQ, lui et sa famille n’ont plus qu’une option : le Programme de sélection des travailleurs qualifiés (PSTQ), un système à points où les candidats sont classés selon leur profil. Il faut une invitation du ministère de l’Immigration pour y déposer une demande.

Le problème, c’est que son métier ne lui rapporte aucun point dans ce système. Avant 2025, le poste d’agent correctionnel était réservé aux citoyens canadiens et aux résidents permanents. Cette exigence a été levée pour faciliter le recrutement, mais les critères de sélection n’ont pas été ajustés en conséquence. Les travailleurs temporaires qui exercent ce métier ne reçoivent donc aucun point, même s’il y a pénurie dans ce domaine.

Ils continuent à recruter des gens qui n’ont pas la résidence permanente. Mais le ministère de l’Immigration n’a aucun outil pour nous garder.

Grégory Gatt, immigrant français arrivé au Québec en juillet 2024

Résultat : zéro point pour son emploi dans le système Arrima. Aucune chance d’atteindre les seuils de points requis pour recevoir une invitation dans le PSTQ.

À défaut d’option au Québec, il a exploré le programme fédéral Entrée express, sans succès : son score y est aussi trop bas.

Un DEP en soudure

Pour rester au pays, M. Gatt envisage maintenant une solution qui n’a rien à voir avec son métier : entreprendre un diplôme d’études professionnelles (DEP) en soudure, uniquement pour obtenir un permis de travail post-diplôme. Sa formation serait financée par l’État, en vertu d’un accord entre la France et le Québec.

« Le gouvernement a payé 20 000 $ pour me former comme agent correctionnel […] et il va devoir repayer 30 000 $ pour me former en soudure, tout ça pour que je puisse rester. C’est là où ça devient niaiseux », observe-t-il.

Grégory Gatt est père de deux enfants de 4 et 8 ans. Sa conjointe, douanière en France, est titulaire d’un permis d’études. Elle fait un DEP en secrétariat, à Lévis, en plus d’une attestation de spécialisation professionnelle (ASP).

Avant de s’installer au Québec, Grégory Gatt a travaillé comme policier dans une unité mobile d’intervention et de protection, à Paris. Il connaît le stress et l’urgence. Mais l’incertitude administrative, confie-t-il, est d’une autre nature.

« C’est imbuvable pour les familles », se désole M. Gatt.

Un plan qui n’existe plus

Son collègue Samir Ameur, 30 ans, se retrouve dans la même situation. Avec sa conjointe Léa Marquet, il pensait pourtant avoir suivi les règles à la lettre.

Arrivé à Québec à l’été 2023, le couple français avait bâti son projet d’immigration autour du PEQ : deux années de travail qualifié, un excellent français, un emploi en région, puis une demande de résidence permanente prévue à l’été 2025.

Mme Marquet, 32 ans, travaille depuis juillet 2023 dans le secteur des assurances, pour l’entreprise PPI, dans un poste administratif obtenu avant même leur départ de France. « Je devais faire ma demande le 25 juillet 2025. Le PEQ a été gelé le 5 juin 2025 », explique-t-elle.

Du jour au lendemain, la porte s’est refermée.

Pour le couple, la seule voie vers la résidence permanente est désormais le PSTQ. Mais cette option ne règle pas l’urgence immédiate. En attendant une éventuelle invitation dans ce programme, ils ont cherché à prolonger leurs permis de travail pour gagner du temps.

C’est là que le processus bloque.

Le domaine de Léa Marquet n’est pas reconnu comme étant en pénurie de main-d’œuvre, ce qui empêche son employeur d’obtenir un permis de travail fermé. Dans le cas de Samir Ameur, bien qu’il travaille pour l’État, aucune solution administrative n’a été trouvée.

« On leur a demandé, mais ce n’était pas une possibilité, dit-il. Je travaille pour le gouvernement. Ils sont limités en solutions. »

Même si le couple a un très bon profil pour le PSTQ, ni Samir ni Léa n’ont reçu d’invitation pour y déposer une demande. Leurs permis de travail arrivent à échéance le 29 mars.

« On est un peu au pied du mur actuellement », résume Léa Marquet.

Une intégration réussie

Le retour en France n’a jamais fait partie du plan. À Québec, Mme Marquet aime sa vie : plus stable, plus sereine, tant sur le plan professionnel que sur le plan personnel.

Je suis une personne très anxieuse, très stressée pour beaucoup de choses, mais je ne le suis pas ici. On vit notre meilleure vie ici.

Léa Marquet, immigrante française arrivée au Québec à l’été 2023

Le couple s’est intégré. Les collègues sont devenus des proches. Partir serait un déracinement.

Ils ne contestent pas le droit du gouvernement québécois de revoir ses politiques migratoires. Ce qu’ils dénoncent, c’est la manière.

« Si vous voulez arrêter le PEQ, OK, arrêtez-le, lance Mme Marquet. Mais laissez-nous un préavis. […] Faites-le pour les nouveaux arrivants, pas pour nous. »

La transition du PEQ au PSTQ en dates

14 février 2010

Entrée en vigueur du Programme de l’expérience québécoise (PEQ), conçu comme une voie rapide vers la résidence permanente pour les diplômés et les travailleurs étrangers au Québec.

31 octobre 2024

Suspension de l’admission de nouvelles demandes dans le volet Diplômés du PEQ.

29 novembre 2024

Le Programme régulier des travailleurs qualifiés (PRTQ) est remplacé par le Programme de sélection des travailleurs qualifiés (PSTQ), sans que ce dernier soit opérationnel.

5 juin 2025

Le volet Travailleurs du PEQ est suspendu et la suspension du volet Diplômés se prolonge.

2 juillet 2025

Le PSTQ devient la principale voie d’accès à la résidence permanente pour les travailleurs qualifiés au Québec, par l’entremise d’Arrima.

19 novembre 2025

Le PEQ est officiellement aboli : aucune nouvelle demande n’est acceptée après cette date.

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