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Chronique de Jean-François Lisée | En attendant Donald

On ne pourra pas dire qu’on ne nous a pas avertis. Pour le président Trump, l’hémisphère en entier est son terrain de jeu, du pôle Nord à la Terre de Feu. Et puisque l’appétit impérial vient en mangeant, on ne peut prévoir, d’une semaine à l’autre, quel pays des Amériques il voudra acheter, avaler ou occuper.

Concernant les 55 695 habitants du Groenland, on entend dire que Trump serait prêt à leur envoyer, chacun, entre 10 000 $ et 100 000 $. Cela fait au maximum moins que 5,57 milliards de bidous, une aubaine. Appliqué aux 41 millions de Canadiens, ce même taux ferait quand même 4100 milliards de dollars. Alors je ne pense pas que nous recevrons nos chèques de sitôt.

Si Donald Trump s’avisait d’appliquer sa « doctrine Donroe » chez nous, une petite visite militaire ferait l’affaire. La grande base militaire de Fort Drum, dans l’État de New York, n’est qu’à deux heures d’Ottawa — quelques minutes à vol d’hélicoptère. Elle abrite, sur près de 450 km², trois brigades (soit 15 000 soldats), plus de 3000 civils, un centre de formation de 80 000 soldats par an, autant de chars et de blindés qu’en compte l’armée canadienne au grand complet, une division d’artillerie, une base d’aviation de combat. Détail potentiellement utile : sa 10e division d’infanterie légère est spécialisée dans le déploiement ultrarapide.

Prendre le contrôle du Parlement, exfiltrer le premier ministre Mark Carney et son épouse pour les emprisonner à Brooklyn et les accuser de trafic de fentanyl et de queues de castor ne prendrait guère plus d’une demi-journée de travail.

Il faut savoir que les Américains ont une excellente moyenne au bâton pour le succès des premières heures de leurs opérations militaires à l’étranger. Ce n’est qu’à l’usage, à compter de la deuxième semaine, que les choses se dégradent. Leurs enlisements puis leurs retraites humiliantes d’Irak et d’Afghanistan sont les derniers exemples en date.

Voilà pourquoi, à mon humble avis, notre politique actuelle de défense est parfaitement déficiente. Des budgets gargantuesques sont désormais prévus pour augmenter le nombre de nos soldats, tanks, avions et navires. Contre qui, exactement, ces troupes et cet attirail vont-ils nous protéger ? Les Russes ou les Chinois ? La doctrine Monroe, puis Donroe, nous garantit que l’armée yankee va intervenir dès que le premier de ses soldats mettra le pied sur notre partie de l’hémisphère. Alors, à quoi bon ? La seule menace crédible à notre souveraineté vient du Sud. Son budget alloué à la défense est 20 fois plus élevé que le nôtre. Alors — je me répète —, à quoi bon ?

Inspirons-nous plutôt de la proposition formulée au Danemark dans les années 1970 par le Parti du progrès : supprimer le ministère de la Défense et l’armée et le remplacer par un répondeur téléphonique répétant un seul message : « Nous nous rendons. » Dans la version danoise, le message était en russe (« Vi overgiver os »), mais nous aurions intérêt à enregistrer le nôtre en anglais. Et nous pourrions dire plutôt : « Nous envahir est aisé, nous occuper est l’enfer. »

Il faudrait évidemment garder des troupes pour aider lors de catastrophes naturelles, mais pas besoin pour cela de savoir tirer du bazooka. Redéployons le budget de la défense vers des dépenses productives : infrastructures, logement, adaptation climatique, réduction de la pauvreté.

Mais gardons-en une fraction pour un grand programme de formation permanente de résistance passive, non violente. Nous sommes assez lucides pour savoir que nous ne pouvons empêcher une invasion. Nous sommes assez résilients pour la rendre insupportable.

Dans tous les secteurs essentiels à l’occupant, grève du zèle : appliquer tous les règlements de manière obsessive. Devenir des champions de l’erreur : fichiers critiques inopinément effacés, matériel destiné au Québec de la US Army à Ottawa dérouté à Nanaimo, valises des occupants constamment perdues dans les aéroports, livraison de la mauvaise taille de commandes diverses, multiplication des fautes de frappe ou des erreurs de classement dans les documents destinés à l’occupant. Et mon préféré : envoi fréquent de correspondance et d’autres documents en français. Ou, mieux encore, dans une des langues autochtones.

Je comprends que l’intelligence artificielle rend cet obstacle facilement surmontable, mais cela reste irritant. De même, le GPS enlève une partie de son efficacité à la pratique de résistants de pays de l’Est de changer les noms de rues et les indications de direction, mais cela fait toujours plaisir.

Il faut bien sûr embaucher nos meilleurs pirates informatiques et les former pour qu’ils harcèlent les systèmes et les bureaux du futur occupant.

Il y a aussi le mot d’ordre donné pour que les automobilistes provoquent spontanément des embouteillages lorsqu’on sait qu’un convoi d’officiers doit aller d’un point A à un point B. Sans compter les escouades de pose de pommes de terre dans les tuyaux d’échappement et de colle dans les serrures.

L’hiver est notre ami. Il faut préparer des équipes qui sauront « réparer » les systèmes de chauffage des occupants pour qu’ils tombent en panne fréquemment, de préférence en début de nuit. Il y a aussi le « traitement de glace » : ignorer totalement l’occupant, lui servir, après une longue attente au restaurant, des plats malencontreusement trop épicés, détourner le regard, ne jamais engager la conversation.

Attention : cela n’est pas qu’une stratégie de résistance. C’est aussi une stratégie de dissuasion. Si l’ennemi potentiel est convaincu que la population locale a reçu un entraînement efficace, que des brigades dormantes de perturbation sont formées dans chaque quartier, qu’un réseau clandestin de coordination est prévu et rodé (et rien ne nous interdit d’exagérer l’ampleur de notre préparation), peut-être se dira-t-il qu’après tout, mieux vaut nous laisser tranquilles.

Une version précédente de cette chronique a été modifiée: si les 55 695 habitants du Groenland recevaient chacun entre 10 000 $ et 100 000 $, cela ferait au maximum moins que 5,57 milliards de dollars, et non pas 56 millions.

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