Robert Lepage monte Macbeth au TNM | Shakespeare… chez les Hells !

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6 h 00
Robert Lepage est un grand érudit… et un formidable vulgarisateur. En le rencontrant en compagnie de Violette Chauveau, dans une salle de réunion du TNM, on remarque le fond d’écran de son téléphone : le portrait de Mona Lisa, personnage qu’il a jadis incarné sur les planches.
« Vinci est le premier spectacle de Lepage que j’ai vu, en 1986, au Théâtre de Quat’Sous », lui dit-on.
Le metteur en scène se lance alors dans la description d’une installation de Suzanne Giroux, au Musée du Québec. L’artiste y explorait différents angles du célèbre sourire de la Joconde, qu’elle juxtaposait à des dessins de jeunes éphèbes nus… On lui rappelle qu’il faut parler de Macbeth. Pourquoi Macbeth…
« Non ! ! Il a prononcé le mot maudit, deux fois », s’exclame Violette Chauveau, tandis que le journaliste rougit, réalisant sa gaffe, d’avoir dit à voix haute le titre de la pièce… dans un théâtre. Sacrilège !
– Pourtant, c’était ma première question. Préférez-vous qu’on parle de « la pièce écossaise », afin de ne pas jeter un sort sur la production ?
« Non, je dis aussi “Macbeth” en répétition. Ça ne m’a jamais porté malheur, sauf quand je ne montais pas la pièce, répond Lepage. Si tu l’abordes respectueusement, il n’y a pas de problème. »
PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE
La comédienne Violette Chauveau et le metteur en scène Robert Lepage
Bien sûr, Robert Lepage aime et respecte l’œuvre de Shakespeare. Même lorsqu’il transpose ou adapte ses pièces, le metteur en scène honore le poète élisabéthain qui a inventé une langue, en même temps qu’une œuvre immortelle. Outre Macbeth, Lepage a aussi monté Songe d’une nuit d’été, Coriolan, Hamlet…
« Aujourd’hui, nos références narratives sont très cinématographiques, explique Lepage. On est habitué à se faire raconter les choses rapidement. Au théâtre, le public est souvent à la fin de la pièce avant les acteurs… Si un spectateur trouve que le récit s’étire inutilement, il s’ennuie dans son siège. »
Pas avec Shakespeare.
PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE
Le metteur en scène Robert Lepage va aussi présenter Macbeth au Théâtre Diamant à Québec, puis au CNA à Ottawa.
Shakespeare a fait du cinéma avant son temps. Il y a de multiples changements de lieux, des revirements de l’action, etc. Son théâtre n’est pas ennuyeux.
Robert Lepage
« Un cinéaste frustré »
Les spectacles de Robert Lepage sont, eux aussi, tout sauf ennuyeux. Ses mises en scène, au théâtre et à l’opéra, ont ébloui le monde entier. Lepage a aussi réalisé six longs métrages, dont Le confessionnal, Le polygraphe, Nô… Mais il préfère de loin la scène. Celle-ci lui donne un contrôle créatif qu’il n’a pas au cinéma.
J’ai essayé de faire des films, mais je n’étais pas heureux, ni très bon. Le cinéma est un art que je ne possède pas. En Angleterre, des critiques ont déjà écrit à propos de mon travail : Lepage fait de la mise en scène, comme un cinéaste frustré… C’est exactement ça !
Robert Lepage
La loi du plus fort
La production québécoise de Macbeth, à l’affiche du TNM dès le 20 janvier, avant d’aller à Québec et à Ottawa, met en vedette 15 interprètes. Alexandre Goyette (que Lepage a déjà dirigé dans Coriolan) défend le rôle-titre. Violette Chauveau joue la terrifiante Lady Macbeth, son premier Shakespeare en carrière. « Mais j’ai joué Juliette quand j’étudiais au Conservatoire d’art dramatique », dit-elle. Selon l’actrice, Lady Macbeth est cruelle, vicieuse, parce qu’elle comprend que « c’est la seule façon pour une femme d’avoir du pouvoir dans ce monde-là. Elle doit user de stratégie ».
PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE
Violette Chauveau interprétera l’impitoyable Lady Macbeth sur les planches du TNM.
Robert Lepage a transposé l’histoire de l’Écosse médiévale au milieu des motards au Québec. Parce que ces deux mondes sont déchirés par des guerres de clans et de territoires. Il y aura des motos sur le plateau et des interprètes portant le blouson en cuir.
On parle beaucoup des crimes violents commis par les motards. Or, ce milieu ne se résume pas à ça. Les motards ne sont pas juste des tueurs qui multiplient les règlements de comptes. Il y a aussi quelque chose de noble dans leur loyauté, leur fidélité au clan.
Robert Lepage
PHOTO PIERRE-OLIVIER DORION, FOURNIE PAR LE TNM
Mathieu Quesnel (au premier plan) joue Ross dans le Macbeth de Robert Lepage.
« Il y a une discipline, une hiérarchie avec des codes, comme dans les forces armées, ajoute Violette Chauveau. D’ailleurs, les premiers membres des Hells Angels étaient des vétérans de l’armée américaine après la Seconde Guerre. »
Le ver dans la pomme
Toutefois, ne vous attendez pas à voir Mom Boucher sur scène… Ça reste la pièce de Shakespeare. « Macbeth est un bon soldat, un habile et loyal guerrier. Mais au début de la pièce, il croise trois sorcières sur son chemin. Elles vont allumer son ambition. En lui prédisant la prise du pouvoir à la place de son cousin Duncan », résume le metteur en scène.
« Comme Hamlet, à la base, Macbeth veut le bien, poursuit Lepage. Or, la personne la plus vertueuse au monde a aussi une faille qui risque de la détruire. Shakespeare écrit au début d’Hamlet que le ver pourrit la pomme de l’intérieur pour la gâcher. Dans ces deux cas, la vanité ou l’orgueil vont finir par les tuer. »
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Robert Lepage a transposé l’histoire – qui se passe en Écosse médiévale – dans le monde des motards.
Robert Lepage utilise la traduction en (vieux) français québécois des années 1970 faite par Michel Garneau. « C’est une langue colorée, râpeuse, dit-il. Chaque interprète se la met en bouche à sa manière. L’acteur Fabrice Ivanoff Sénat, qui joue une sorcière toxicomane, a essayé une réplique en créole. Et ça marche ! »
Selon Chauveau, le texte est livré comme si les interprètes étaient en train de l’inventer. « Ça ne sonne jamais littéraire, dit-elle. Ça rend Shakespeare accessible à tout le monde. Je me sens privilégiée de travailler avec Robert. »
– Luc, écrivez ça dans La Presse [rires !]
« C’est vrai, Robert, tu t’intéresses à l’acteur-créateur, tu t’adresses à notre intelligence. Il y a des metteurs en scène qui nous imposent tout.
« Un metteur en scène peut avoir monté 20 fois un auteur, avoir fait beaucoup de recherches, il doit rester humble, répond Lepage. Il peut toujours apprendre avec les idées des autres. Il ne faut pas avoir l’attitude : je sais tout et je vais vous le montrer ! »
« André Brassard travaillait aussi comme ça, Robert », intervient Chauveau.
« Avant que Brassard soit très malade, je l’ai invité à Québec, pour assister aux répétitions du Dragon bleu, à La Caserne. Pendant une semaine, il a observé le processus de création de ma compagnie, Ex Machina. C’est là que j’ai compris qu’il avait été mon mentor… »
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Macbeth
De William Shakespeare. Mise en scène de Robert Lepage.
Au Théâtre du Nouveau Monde, jusqu’au 22 février.
Au Diamant à Québec, à partir du 17 mars, et au CNA en juin.



