Ottawa se prépare au référendum québécois

Députée libérale à Québec de 2007 à 2022, Christine St-Pierre a été ministre de la Culture, des Communications et de la Condition féminine, de même que ministre des Relations internationales et de la Francophonie. Journaliste à Radio-Canada de 1976 à 2007, elle a été courriériste parlementaire à Québec et à Ottawa, puis correspondante à Washington.
Bien malin qui peut prédire l’effet qu’aura le départ de François Legault sur les intentions de vote au Québec. Pour le moment, la réalité reste la même : le Parti québécois domine largement dans les sondages, et la proposition de Paul St-Pierre Plamondon d’organiser un troisième référendum sur la souveraineté ne semble pas refroidir l’électorat francophone.
À Ottawa, cette perspective retient déjà l’attention des instances fédérales. Bien qu’aucune stratégie officielle n’ait encore été arrêtée, une feuille de route commence à être élaborée pour définir les approches à privilégier et celles à éviter. Les enseignements tirés du référendum de 1995, lors duquel un gouvernement fédéral pris de court avait sauvé les meubles de justesse, ont été intégrés à la réflexion actuelle.
Récemment, tant le quotidien de Toronto The National Post que le réseau CBC se sont penchés sur ce dossier, révélant que des rencontres de haut niveau avaient eu lieu à l’automne au cabinet du premier ministre Carney, réunions auxquelles a notamment participé l’influent Dominic LeBlanc, ministre des Affaires intergouvernementales.
L’ex-ministre Steven Guilbeault, alors lieutenant du Québec, avait eu pour mandat de faire un état de la situation et de commencer à élaborer une stratégie. Aujourd’hui, c’est le ministre Joël Lightbound qui a pris les commandes. Il refuse d’accorder des entrevues, mais à Ottawa, on confirme que des travaux sont bel et bien amorcés.
Le mot d’ordre est « discrétion », me confie une source bien au fait du dossier. « C’est vrai que l’on privilégie une approche discrète, puisque l’on ne veut pas donner de munitions ou laisser une allumette devenir un feu par notre faute. » Une chose est certaine, le message devra être coordonné afin d’éviter que chacun y aille de sa déclaration maladroite — comme celle de la ministre Mélanie Joly qui a accusé Paul St-Pierre Plamondon de vouloir « jeter le Québec dans les bras de Donald Trump », ou encore celle du député Angelo Iacono, selon qui les États-Unis « pourraient envahir un Québec indépendant ».
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C’est tout un casse-tête. Contrairement aux bloquistes qui seront très certainement sur le terrain au cours de la prochaine campagne électorale, il y aurait une réaction négative si des députés du Parti libéral du Canada venaient faire campagne au Québec. Comment alors faire valoir les avantages de rester au sein de la fédération ? De plus, une nouvelle génération n’a pas connu le référendum de 1995, il faudra lui parler pour la convaincre.
Pour Yves-François Blanchet, chef du Bloc québécois, les fédéraux vont utiliser la vieille tactique de la peur — mais cette fois-ci, ça ne marchera pas, pense-t-il. Si les fédéralistes misent sur la peur, les souverainistes ne semblent pas se gêner pour miser sur une vision plutôt romantique des choses.
Voici comment, dans une entrevue de fin d’année accordée à La Presse, le chef du Bloc décrivait le plus sérieusement du monde le lendemain d’une victoire du Oui. Rien à craindre : « Le Canada va dire au Québec : on va se parler. Les Américains vont dire au Canada : parlez-vous. Le monde va se lever et aller travailler comme d’habitude. La première loi votée au Québec, ça va être que tant qu’elles ne sont pas remplacées par l’Assemblée nationale, les lois canadiennes continuent à s’appliquer. À part les fêtards du camp du Oui qui vont avoir mal à la tête, la vie va continuer… » Et il en a rajouté une couche en déclarant que « les fédéralistes au Québec sont canadiens et pas québécois », ce qui a suscité de nombreuses réactions.
Il est incontestable que le niveau d’inquiétude à Ottawa est plus élevé qu’en 2012, à l’approche de l’élection de Pauline Marois au poste de première ministre du Québec. Selon Dimitri Soudas, alors directeur des communications de Stephen Harper, la distinction réside dans le fait que Pauline Marois ne prévoyait pas de référendum, ce qui avait entraîné une relation moins tendue.
Sans la menace référendaire, les troupes fédéralistes accordent peu d’intérêt aux efforts du Québec pour établir un dialogue sur les questions constitutionnelles. Pour mémoire, souvenons-nous de la réaction hautaine du premier ministre Justin Trudeau, en 2017, à la suite de la publication d’une première « politique d’affirmation du Québec et de relations canadiennes », intitulée Québécois, notre façon d’être Canadiens, par le gouvernement Couillard. Cette politique visait la reconnaissance de la nation québécoise et celle de son statut distinct en ne perdant pas de vue son adhésion éventuelle à la Loi constitutionnelle de 1982 (et en ne reculant pas sur les cinq conditions jadis énoncées par le gouvernement Bourassa pour y adhérer). Sans avoir même pris la peine de lire le document, Justin Trudeau avait lancé en marchant vers la Chambre des communes : « Vous connaissez mon opinion sur la Constitution, on n’ouvre pas la Constitution ! »
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La perspective d’un gouvernement péquiste à Québec et de la tenue d’un troisième référendum semble cette fois-ci forcer Ottawa à tendre l’oreille tout en se faisant « discret » et en ne rejetant pas automatiquement toute proposition qui pourrait venir du camp fédéraliste.




