Gaza et le Conseil de la paix | C’est pas toi, Mark, c’est moi, Donald, qui te laisse

Comme prévu, Donald Trump n’a pas attendu avant de « punir » Mark Carney pour le discours de Davos. Et cette punition ressemble à la décision d’un adolescent penaud qui retire son invitation au bal de fin d’année parce qu’il sait que son invitée va la refuser.
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6 h 00
« Cher premier ministre Carney, veuillez considérer cette lettre comme signifiant que le Conseil de la paix retire son invitation à votre égard concernant l’adhésion du Canada à ce qui sera le conseil de dirigeants le plus prestigieux jamais réuni », a-t-il écrit sur Truth Social jeudi.
Être Mark Carney, j’aurais reçu ce message en riant. Avez-vous vu la belle brochette de dirigeants prestigieux qui se trouvaient aux côtés de Donald Trump quand il a formé officiellement son fameux Conseil de la paix, censé mettre en place la paix à Gaza, voire partout dans le monde ?
Un des seuls Européens présents était Viktor Orbán de la Hongrie, le dirigeant le plus autoritaire de l’Union européenne. À ses côtés se trouvait le controversé Javier Milei, d’Argentine. On y repérait aussi des représentants d’une poignée de pays musulmans. Et des pays comme le Kazakhstan, le Paraguay, le Viêtnam, le Kosovo, la Mongolie. Pas exactement les poids lourds de la planète.
PHOTO FABRICE COFFRINI, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE
Le président des États-Unis, Donald Trump, en compagnie de plusieurs membres de son Conseil de la paix, jeudi
Pas un seul autre membre du G7. La France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, même l’Italie de Giorgia Meloni, ont toutes trouvé mieux à faire.
Après le discours du premier ministre canadien qui invitait les dirigeants des puissances moyennes à se serrer les coudes plutôt que d’avaler chacun de son bord les couleuvres que les puissants leur mettent dans la gorge, ce dernier aurait été bien mal placé pour se joindre au Conseil de la paix, qui s’annonce comme l’un des projets les plus vaniteux et déconnectés de l’administration Trump.
Il fallait seulement regarder les grandes images générées par l’intelligence artificielle qu’a fait parader sur scène le gendre du président américain, Jared Kushner, pour s’en convaincre.
On y voit des tours futuristes flambant neuves sur le bord de la Méditerranée. Des jardins. Un port étincelant. Des rues piétonnes bordées de commerces proprets.
Ah ! Pour être beau, c’est beau. Vraiment plus beau que les ruines de Gaza que nous voyons sur nos écrans depuis deux ans. C’est aussi complètement indécent.
PHOTO BASHAR TALEB, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE
La mère et la femme d’un journaliste tué à Gaza lors d’une frappe israélienne pleuraient sa mort, jeudi
Parce qu’à Gaza, il y a deux millions de personnes qui continuent de souffrir malgré le fait qu’un cessez-le-feu a été décrété le 10 octobre 2025.
Depuis, au moins 477 Palestiniens ont été tués, selon les Nations unies. Et 100 d’entre eux sont des enfants. C’est environ un enfant qui meurt chaque jour, selon l’UNICEF.
Les bombardements ne sont plus de la même intensité, mais on est loin de la paix véritable, surtout autour de la « ligne jaune », une ligne de démarcation qui sépare la bande de Gaza en deux et derrière laquelle l’armée israélienne s’est en principe retirée. Une ligne qui n’arrête pas de bouger.
« On entend des bombardements et des tirs autour de la ligne jaune. Si les gens s’approchent trop de la ligne, souvent pour aller chercher du bois, ils se font tirer dessus », m’a raconté Claire Nicolet, la cheffe des situations d’urgences à Médecins sans frontières, que j’ai jointe dans le sud de la bande de Gaza vendredi.
Dans les derniers jours, des pêcheurs ont été tués ou arrêtés pour avoir fait ce qu’ils font depuis des temps immémoriaux : pêcher du poisson. Israël continue d’interdire aux Palestiniens l’accès à leurs eaux côtières, là où Jared Kushner veut installer un beau port qui pourrait accueillir de rutilants bateaux de croisière.
PHOTO JEHAD ALSHRAFI, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS
Palestiniens bravant l’interdit d’Israël en allant pêcher au port de Gaza
En ce moment, alors que les conditions hivernales règnent et que les pluies glaciales s’abattent sur l’enclave palestinienne, 800 000 personnes vivent dans des zones inondables avec trois fois rien.
« Avec les vents, les tentes s’envolent et leurs quelques possessions aussi », témoigne Mme Nicolet.
De la nourriture, il y a en de plus en plus qui entre dans l’enclave. Les organisations humanitaires distribuent plus de 1,6 million de repas par jour. Il y a des denrées au marché, mais les prix sont astronomiques pour une population largement privée de moyens de subsistance.
Et tout cela est fragile. Plusieurs organisations humanitaires, qui se butent à une nouvelle procédure d’enregistrement du gouvernement israélien, devront quitter Gaza début février. Médecins sans frontières en fait partie.
PHOTO ABDEL KAREEM HANA, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS
Une fillette palestinienne recevant de la nourriture dans une cuisine communautaire à Deir al-Balah, dans le centre de la bande de Gaza, mercredi
Le Hamas, lui, est bien visible et ne semble pas prêt du tout à déposer les armes.
Mais tout ça, on n’en parle pas dans les réunions spectacles du Conseil de la paix. On y parle du leadership de Donald Trump, de la « paix éternelle » qu’il fait régner sur le Moyen-Orient. On parle des succès et on ferme les yeux sur les ratés.
On oublie de dire que les Palestiniens n’ont presque pas voix au chapitre. Tout est décidé plus haut, par un Conseil que Donald Trump veut gouverner aussi longtemps que bon lui semblera.
Ah ! Mais qu’est-ce qui pourrait mal tourner dans une organisation dirigée par un grand champion de la paix qui envoie une « armada » dans le golfe Persique, menace d’attaquer le Venezuela et le Mexique et est passé à deux cheveux d’anéantir l’OTAN plus tôt cette semaine ?
La bonne nouvelle, c’est que le premier ministre canadien n’a pas à inventer des prétextes pour se défiler. Un seul discours aura suffi.




