Controverse autour d’un extrait promotionnel à Radio-Canada

Le retrait d’un extrait d’une chronique au propos féministe des réseaux sociaux de Radio-Canada suscite l’indignation de son autrice, l’écrivaine et chroniqueuse Elizabeth Lemay, qui s’est sentie utilisée « pour des clics ». Elle craint que cette concession du diffuseur public encourage d’autres campagnes d’intimidation contre le contenu féministe.
Publié à
7 h 00
La controverse a pour point de départ une chronique de l’autrice féministe Elizabeth Lemay à l’émission de radio De l’huile sur le feu, animée par Rebecca Makonnen, vendredi dernier. Elle était l’invitée du segment « C’est chaud », où une personne vient faire part d’une opinion polarisante. Prenant à contrepied un discours présent dans l’espace public, elle a développé l’idée que « la crise de la solitude masculine est une bonne nouvelle », affirmant notamment que c’est le signe que les femmes s’émancipent et qu’elles sont à la recherche de partenaires qui les considèrent comme des égales.
Dans l’extrait de cette chronique publié sur les réseaux sociaux, l’autrice comparait les hommes et les femmes dans leurs moments de solitude, disant que celles-ci n’importunent personne. « Que font les hommes quand ils se sentent seuls ? demande-t-elle ensuite. Ils se radicalisent en ligne, ils deviennent fascistes, ils insultent les femmes sur les réseaux sociaux, ils fabriquent des deepfakes, ils utilisent l’intelligence artificielle de toutes les manières imaginables pour nous agresser. »
C’est cet extrait que Radio-Canada a retiré de ses réseaux sociaux lundi. « Nous regrettons la publication de cet extrait sur nos réseaux sociaux. Une chronique de ce type nécessite une écoute dans son intégralité pour en saisir toutes les nuances », a écrit le diffuseur public en ligne, admettant par la bande ne pas pouvoir garantir en ligne « un espace éditorial rigoureux ».
Radio-Canada a réitéré ces propos à La Presse mercredi et a démenti l’idée selon laquelle elle avait cédé aux pressions d’une droite masculiniste en retirant l’extrait, précisant que c’est l’équipe de marketing qui avait sélectionné celui-ci.
Une « méconnaissance de l’écosystème »
L’autrice Elizabeth Lemay n’est pas du même avis. Au cours de son entretien avec La Presse, elle a répété plusieurs fois qu’elle assumait chaque ligne de sa chronique diffusée vendredi, dont le contenu était connu de l’équipe de l’émission depuis près de deux semaines. Elle s’attendait à une vague de haine en ligne – « c’est tout ce qu’il y a de plus ordinaire pour les gens qui font du contenu féministe », dit-elle – et elle ne reproche pas non plus à Radio-Canada d’avoir choisi un extrait « qui allait provoquer » pour publiciser l’émission sur ses réseaux sociaux.
Elle déplore toutefois que le diffuseur public n’ait pas anticipé que les propos féministes comme les siens allaient susciter des réactions violentes, qui ne sont pas surprenantes, de son point de vue.
« Ils ont retiré [l’extrait] sans discernement, sans réfléchir aux conséquences sur ma personne et ma sécurité », dit Elizabeth Lemay, qui a constaté une recrudescence de messages haineux à son endroit dans la foulée. Ce geste démontre à son avis une méconnaissance qu’elle juge inquiétante de l’écosystème numérique dans lequel on vit. Elle estime que cette décision de la société d’État donne raison aux intimidateurs. « Radio-Canada vient de leur donner le feu vert, à savoir que la menace fonctionne. »
Un enjeu systémique
Nellie Brière, consultante en communications numériques et réseaux sociaux, estime que cette controverse est caractéristique de l’instrumentalisation des réseaux sociaux par certains groupes et du fonctionnement des algorithmes, qui fait en sorte que du contenu féministe abordant des questions comme l’avortement ou les personnes trans « se trouve principalement vu et en circulation auprès d’hommes qui sont fâchés, en désaccord avec ça », dit-elle.
Cette structure a plusieurs effets pervers, estime Nellie Brière, qui craint elle aussi que Radio-Canada ou d’autres médias deviennent plus « frileux » dans les sujets qu’ils traitent et les idées qu’ils abordent. Certains sujets « dont on doit débattre en société », selon elle, seraient ainsi invisibilisés.
Rebecca Makonnen, l’animatrice de De l’huile sur le feu, s’est quant à elle dite « bouleversée devant la déferlante de haine » à laquelle doit faire face Elizabeth Lemay. Elle précise que si elle l’a invitée à son émission, c’est parce qu’elle croit « qu’il faut entendre sa voix, pas la taire ». Elle a présenté ses excuses à son invitée, disant croire que des gestes auraient pu être faits pour que cela ne dérape pas.




