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Cuba | La crise que le Canada ne peut ignorer

Pour beaucoup de Canadiens, Cuba évoque le soleil, la mer turquoise, les complexes hôteliers tout compris et l’accueil chaleureux d’un peuple qui, malgré tout, continue de sourire, de danser et de chanter. Peu imaginent toutefois ce que les Cubains s’apprêtent à vivre dans ce que l’on appelle pudiquement une « crise énergétique », mais qui ressemble de plus en plus à une crise humanitaire majeure⁠1.


Publié le
11 février

Rainer Ricardo

Chercheur et consultant

Aujourd’hui, Cuba est au bord d’un retour brutal à la période spéciale des années 1990. Une époque sombre de l’histoire récente de l’île que les Cubains espéraient ne jamais revivre.

Je suis un enfant de cette période.

La période spéciale n’était pas une simple récession. Elle est née de l’effondrement de l’Union soviétique, principal partenaire économique de Cuba, mais aussi du durcissement de l’embargo américain.

Le choc fut brutal : pénuries généralisées, coupures d’électricité quotidiennes de plus de 12 heures, effondrement du transport public, hôpitaux fonctionnant au ralenti, malnutrition, insalubrité et maladies évitables. Les familles ont appris à survivre avec presque rien, à cultiver ce qu’elles pouvaient, à cuisiner au bois ou avec des combustibles nocifs pour la santé et à faire de la débrouillardise un mode de vie.

Ce que l’on voit poindre aujourd’hui ressemble dangereusement à ce passé.

Effondrement du quotidien

Il ne s’agit pas d’une crise énergétique. Il s’agit d’un effondrement du quotidien qui a des effets en cascade sur l’ensemble de la vie sociale. Les pannes d’électricité peuvent durer des heures. Les hôpitaux dépendent de générateurs instables et les écoles ferment par intermittence. Le transport public est déjà paralysé dans plusieurs régions, ce qui complique l’accès au travail, aux soins et à l’éducation. La nourriture se raréfie et les prix explosent, et beaucoup devront, une fois de plus, produire ce qu’ils mangent. L’insalubrité progresse, favorisant l’apparition de maladies et d’épidémies.

À cela s’ajoute une insécurité sociale croissante, car lorsque l’État n’a plus les moyens d’assurer les services de base et que les ressources viennent à manquer, la cohésion sociale s’effrite.

Ce climat de pénurie alimente également une recrudescence des violations des droits de la personne. Sous pression, l’appareil répressif se durcit. Les manifestations sont plus rapidement criminalisées, la surveillance s’intensifie et l’espace laissé à la dissidence se réduit.

Et comme toujours, ce sont les plus vulnérables qui paient le prix le plus élevé : les personnes âgées, les enfants, les malades, ceux qui n’ont ni devises, ni proches à l’étranger, ni possibilité de partir.

L’aide humanitaire envoyée par le Mexique et d’autres pays alliés de Cuba est la bienvenue et est reçue avec gratitude. Toutefois, elle ne fait que panser une plaie profonde. Elle ne fait que soulager temporairement. Sans un engagement international plus large et durable, la crise humanitaire qui se profile à Cuba menace la dignité humaine, la stabilité sociale et les droits fondamentaux de millions de personnes.

Que l’on aime ou non le gouvernement cubain, une chose est incontestable : la population est prise en otage.

Elle subit à la fois les défaillances internes d’un régime incapable de se transformer en profondeur, les effets prolongés et renforcés de l’embargo américain et l’apathie croissante de la communauté internationale.

Face à la crise qui se profile, le Canada se trouve devant un choix clair. Il peut s’en tenir au silence, au nom d’une prudence diplomatique qui finit par ressembler à un renoncement moral. Ou bien il peut renouer avec une tradition qui lui a longtemps valu crédibilité et respect, c’est-à-dire dissocier l’aide humanitaire aux populations civiles des désaccords politiques, et œuvrer avec des partenaires comme le Mexique à la mise en place d’une réponse internationale de solidarité envers le peuple cubain.

De son côté, Washington semble encore croire que la pression maximale produira l’effondrement politique escompté. Donald Trump avait promis de mettre rapidement fin à la guerre en Ukraine, mais celle-ci se poursuit. Il promet maintenant la fin du régime de La Havane, comme si l’intimidation pouvait infléchir le cours de l’histoire.

Ce qu’il ignore, ou feint d’ignorer, c’est la résilience du peuple cubain. Une résilience qui ne relève ni du romantisme ni de l’idéologie, mais de l’expérience. La période spéciale n’a pas brisé Cuba. Elle l’a contraint à s’adapter, à survivre et à développer des formes de solidarité que peu de sociétés auraient pu soutenir dans des conditions comparables. Ironie cruelle : cette résilience est aussi le produit de décennies de pressions américaines.

Aujourd’hui, un peuple entier se prépare à affronter une nouvelle fois l’une des périodes les plus sombres de son histoire.

Le Canada doit se positionner du bon côté de l’histoire.


1. Lisez l’article « Crise énergétique : Cuba adopte des mesures d’urgence, dont la semaine de quatre jours »


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