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Chronique de Jean-François Lisée | L’absurde guerre contre le télétravail

Le gouvernement fédéral, dans sa grande sagesse, a décidé que tous ses fonctionnaires devaient s’asseoir à leurs bureaux quatre jours par semaine d’ici l’été, sous peine de sanctions et, ultimement, de renvoi. Ottawa s’aligne ainsi sur l’étalon-or des relations humaines qu’est le mastodonte Amazon (c’est de l’ironie), qui réclame aussi cinq jours pour tous. Ces diktats sont à ce point contraires au bon sens qu’on subodore l’arnaque : Ottawa, comme Amazon, souhaite provoquer la démission d’un grand nombre de ses salariés sans avoir à les virer et à leur payer une prime de séparation.

Après avoir été la bouée de sauvetage de l’économie pendant la pandémie, le télétravail vit des jours plus difficiles. Ceux qui savent compter, comme les grandes banques et le Mouvement Desjardins, ont considéré que la formule hybride, avec une présence au bureau de deux ou trois jours par semaine comme règle générale, était la meilleure. Cela permet de souder les équipes et de former le nouveau personnel.

Aller au-delà de ces exigences, pour les cols blancs, c’est faire preuve davantage d’autoritarisme bureaucratique que de bonne gestion. Les données probantes sur l’incidence du télétravail sur la productivité ne sont pas probantes. Pour sa propre politique (3 jours/semaine), le Conseil du trésor du Québec a réalisé, avec l’aide du groupe de recherche Cirano, une revue exhaustive de la littérature scientifique existante et a procédé à ses propres coups de sonde. Sur la productivité, le rapport cite six études, trois rapportant des effets positifs (de 8 % à 13 % de gains), trois affirmant l’inverse (de 4 % à 19 % de perte). Les salariés, évidemment, s’affirment massivement plus productifs. Parmi les cadres, 58 % ne constatent pas de changement, 27 % voient un changement positif, seuls 9 % un rendement moindre. Au total, la balance des données penche donc vers un gain de productivité.

À Ottawa, capitale de la rigidité, la décision de forcer les fonctionnaires a été prise sans qu’on ait encore de résultats des travaux d’un groupe de travail formé en novembre 2024 dans le but de mesurer cette productivité.

Rassurez-vous, les gestionnaires n’y vont pas « au pif ». Ils sont à l’écoute. Des besoins du public ? Non. Des besoins des entreprises. Voyez, le télétravail a réduit l’achalandage dans les centres-villes et a fait doubler le ratio d’inoccupation des tours de bureaux. Le géant canadien Allied Properties, qui possède plusieurs des immeubles phares de Montréal, a vu sa valeur chuter de 20 % dans les derniers mois. Les commerçants du centre-ville d’Ottawa ont supplié le gouvernement fédéral d’enchaîner les fonctionnaires à leurs bureaux. Il y a des effets secondaires, d’abord sur les revenus des villes, puis sur l’achalandage du transport en commun, donc sur l’ampleur de leurs besoins financiers.

La question est donc la suivante : à partir de quelles variables doit-on moduler le télétravail ? À mon avis, la variable principale est la qualité du travail lui-même. On pourrait s’arrêter là. Et s’il faut ajouter des facteurs, la qualité de vie du salarié ne devrait-elle pas être en tête de liste ? Or, ici, la preuve est massive : les salariés préfèrent le télétravail, car ils gagnent en temps et ils perdent en stress.

Le Québec a fait le choix de favoriser la famille ? Selon Statistique Canada, jusqu’à 40 % du temps gagné est réalloué au temps parental et familial. On rapporte que, grâce à l’élimination du navettage et à la réduction du temps consacré aux soins personnels ou à la préparation avant de se rendre au travail, les travailleurs pourraient notamment s’occuper davantage de leurs enfants, passer plus de temps à faire des tâches ménagères non rémunérées, dormir une vingtaine de minutes supplémentaires chaque nuit, s’accorder davantage de temps pour manger et consacrer une trentaine de minutes de plus à leurs loisirs quotidiens.

Le télétravail permet d’absorber les fermetures de garderie et les imprévus scolaires et pousse les pères à augmenter de 15 % à 20 % leur participation parentale et aux tâches domestiques. Un gain social majeur, non ? Le centre de recherche allemand IZA Institute a révélé en mai 2024 que les enfants dont les parents sont en télétravail ont de meilleurs résultats à l’école (environ 2 % de plus en moyenne). Ils se sentent davantage en sécurité et profitent de parents moins stressés.

Oui, mais la santé mentale ? Après une longue période de solitude, les personnes peuvent être affectées. C’est vrai. Mais les autres ? Au Québec, elles sont 44 % à trouver que leur santé mentale s’améliore (et 24 % disent « beaucoup ») et 41 % ne voient pas de changement. Il reste 12 % qui disent l’inverse, dont 2 % qui disent « beaucoup ». Le gain net est majeur. On a parlé d’absentéisme. Les données québécoises ne permettent pas de mesurer une variation considérable.

Le but des politiques publiques n’est pas d’adapter la vie aux besoins de la ville et du capital, mais d’adapter la ville et l’économie aux besoins de la vie. La conversion des immeubles de bureaux en logements n’est pas simple, on le sait. La plomberie n’est pas adaptée et il manque de lumière. Ce sont des défis que des entrepreneurs relèvent cependant sous nos yeux, y compris à Montréal et à Ottawa. À New York, l’ex-siège social de JPMorgan Chase est reconverti en 1300 appartements. Deux énormes puits de lumière ont été découpés au milieu du bâtiment. Cela coûte cher, oui. Mais plus l’inoccupation de certains de ces bureaux se prolongera, plus leur valeur chutera, et plus leur reprise et leur transformation s’approcheront du point de rentabilité.

Les chercheurs sont circonspects concernant l’effet du télétravail sur l’émission de gaz à effet de serre. La réduction du navettage et du chauffage des immeubles centraux semble pour l’essentiel compensée par l’augmentation du chauffage des maisons et les circuits courts supplémentaires en voiture effectués par les salariés restés à la maison. Mais au royaume des nids-de-poule, tout ce qui peut réduire le nombre de voitures sur nos routes doit être saisi comme une occasion en or. Tout ce qui peut réduire la congestion aussi.

Pour environ la moitié de la population, le télétravail est maintenant possible. C’est une révolution. Au pire, neutre pour la productivité, mais certainement bonne pour la famille, les enfants, le sommeil, la santé, la réduction de la congestion. Les syndicats se battent pour inscrire le droit au télétravail (partiel) dans les conventions collectives. Ils ont raison. J’affirme que dans un avenir pas très lointain, on inscrira ce droit dans les normes minimales du travail. Honte au gouvernement Carney, à Amazon et aux autres qui freinent ce mouvement. Ils retardent le groupe.

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