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Le président Carney

Mark Carney ressemble plus à un président qu’à un premier ministre.


Publié à
5 h 00

Son énergie est consacrée d’abord à défendre le Canada face aux États-Unis, à redessiner la stratégie industrielle et commerciale du pays et à voyager pour conclure de nouvelles ententes. Il gouverne en altitude, loin des enjeux quotidiens comme les contrats informatiques, les permis en immigration ou le transport collectif.

Cela se comprend. Il répond à l’urgence du moment, comme les électeurs le lui demandent. Et à en juger par sa popularité, il est à la hauteur de leurs attentes.

Mais il y a un effet pervers. C’est comme s’il lui restait moins de temps ou d’intérêt pour le travail habituel de premier ministre : concrétiser ses grandes orientations en politiques qui fonctionnent et gérer les affaires courantes, aussi plates soient-elles.

Un exemple frappant : le dossier Cúram⁠1, nouveau logiciel pour le versement des prestations fédérales. Depuis 2017, ses coûts ont presque quadruplé. La facture sera au moins cinq fois supérieure à celle des mésaventures de la SAAQ.

À Québec, les caquistes ont créé une commission d’enquête publique sur ce fiasco. Deux ministres ont perdu leur poste, et l’image de tout le gouvernement en a souffert.

À Ottawa, les libéraux ne sont pas prêts à faire la lumière. Au contraire, ils refusent d’admettre l’existence d’une controverse. Leur leader parlementaire ose même parler d’un « succès ». Pourtant, des aînés ont attendu des mois avant de recevoir leurs prestations de la Sécurité de la vieillesse. Et en coulisse, on craint le pire pour l’intégration à venir au logiciel Cúram des prestations de l’assurance-emploi et du Régime de pensions du Canada.

Peu de Québécois pourraient identifier la ministre fédérale responsable. Je vous épargne une recherche Google : il s’agit de Patty Hajdu. C’est d’ailleurs elle qui avait lancé ce chantier en 2017. Puisqu’elle n’est pas connue, elle s’évite les critiques.

PHOTO JUSTIN TANG, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Patty Hajdu, ministre de l’Emploi et des Familles du Canada

Le fédéral gère moins de services directs que les provinces. On le connaît donc moins, et on s’y intéresse moins. C’est encore plus le cas au Québec, où la population s’identifie davantage à son Assemblée nationale.

Ce phénomène n’est pas neuf. Mais avec M. Carney, il s’accentue. Ces controverses lui coulent sur le dos. Il est occupé ailleurs, et la population semble l’en excuser.

L’immigration est un autre exemple. Cet hiver, les maires, les syndicats, le patronat et les cégeps et universités ont dénoncé au Québec l’abolition du Programme de l’expérience québécoise (PEQ), une voie rapide vers la résidence permanente pour des étudiants et travailleurs étrangers maîtrisant le français. Des communautés ne veulent pas perdre ces gens, et les caquistes récoltent leur colère.

Or, le fédéral a une part de responsabilité. Sa réforme du Programme des travailleurs étrangers temporaires menace un grand nombre de nouveaux arrivants. Ils perdront leur permis de travail et devront quitter le territoire. Les régions en écoperont particulièrement.

Même question quiz : qui est la responsable fédérale ? La ministre fédérale de l’Immigration, Lena Diab. Son visage est peu connu. Elle évite les demandes d’entrevue. À la Chambre des communes, sa passivité est critiquée par les bloquistes et les conservateurs. Mais au Québec, le front commun qui défend les travailleurs temporaires ne l’apostrophe pas. Il est difficile de demander des comptes à une personne dont on ignore l’existence.

PHOTO SPENCER COLBY, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Lena Diab, ministre de l’Immigration du Canada

Il n’y a pas que Donald Trump qui sert de bouclier à M. Carney. J’ai l’impression qu’on lui accorde le bénéfice du doute à cause de son parcours.

Sous Justin Trudeau, les libéraux étaient attaqués pour leur incurie notamment en ce qui concerne la délivrance des passeports et l’application ArriveCAN.

M. Carney, lui, est présumé compétent et efficace. On se dit que les échecs de son gouvernement se font malgré lui. Que ce serait peut-être même pire avec un leader différent.

Reste que certaines décisions lui sont directement attribuables. En janvier, trois mauvaises nouvelles sont tombées pour le Québec. Vingt postes seront supprimés à l’Institut Maurice-Lamontagne, à Mont-Joli, où sont menées des recherches en biologie et en océanographie. Le centre de recherche en agriculture de Québec sera fermé. Et le fonds pour le transport collectif sera rétréci de 30 à 25 milliards pour l’ensemble du pays. Contrairement aux autres provinces, le Québec n’a pas encore réussi à s’entendre pour recevoir sa part. La baisse à venir le menace donc davantage. Mais on en parle moins que de la coupe de 200 millions de dollars annoncée par les caquistes pour le transport collectif. Parce que dans ce cas, le coupable est connu, et il a perdu le bénéfice du doute.

La politique étrangère et commerciale a rarement préoccupé autant les électeurs. M. Carney y met à profit son expertise. Il ne plaît pas seulement ici. Pour s’en convaincre, il suffit de lire les reportages à l’international sur son discours de Davos.

L’opposition peine à s’ajuster. Devant l’Economic Club de Toronto, Pierre Poilievre a critiqué la récente entente avec la Chine, sans dire comment il aurait fait pour réduire les droits de douane sur le canola des Prairies. Le chef conservateur propose un nouveau Pacte de l’auto avec Washington, même si Trump l’a déjà rejeté.

Il est difficile d’atteindre un premier ministre situé à une telle altitude. Mais tôt ou tard, M. Carney finira par redescendre. Et se rapprocher des problèmes concrets, pour lesquels il lui faudra aussi rendre des comptes.


1. Lisez l’article « Projet Cúram : des coûts qui explosent | 6,6 milliards, c’est quoi ? »

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