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Conflit au Moyen-Orient | « Ramenez-moi au Québec »

« Dimanche, ce sont les bombardements qui m’ont réveillée. Il était 3 h du matin ici. »


Publié à
5 h 00

En entrevue vidéo avec La Presse, Siham Kortas décrit une ville suspendue dans l’attente. Cette Québécoise de 77 ans se trouve actuellement à Beyrouth, au Liban, son pays natal, où elle était venue s’occuper de la succession de son mari, décédé en octobre dernier.

« Je ne voulais pas venir. J’ai retardé. J’ai retardé le plus tard possible, parce que j’avais des craintes. Puis, finalement, j’ai dit OK, je vais y aller. Et ce que je craignais est arrivé. »

PHOTO FOURNIE PAR SIHAM KORTAS

Siham Kortas

Le quartier où elle habite, majoritairement chrétien, n’est pas directement visé. Mais les frappes sont toutes proches.

« On est à même pas deux kilomètres des bombardements », précise-t-elle.

Depuis lundi, les bombardements israéliens se sont intensifiés au Liban, dans le contexte de la guerre déclenchée par les frappes conjointes des États-Unis et d’Israël contre l’Iran. L’armée israélienne affirme viser les infrastructures du Hezbollah, le mouvement chiite libanais allié de Téhéran, entré en conflit après la mort du guide suprême iranien Ali Khamenei lors de ces attaques. Les frappes ont déjà fait 72 morts et provoqué le déplacement de plus de 83 000 personnes, selon les autorités libanaises.

  • PHOTO IBRAHIM AMRO, AGENCE FRANCE-PRESSE

    Un soldat libanais est posté près de l’hôtel.

  • PHOTO IBRAHIM AMRO, AGENCE FRANCE-PRESSE

    Le quartier d’Al Lailaki, situé près de l’aéroport international de Beyrouth, a été la cible d’Israël mercredi.

  • PHOTO JALAA MAREY, AGENCE FRANCE-PRESSE

    Un hélicoptère de l’armée israélienne tire un missile vers le Liban, près de la frontière.

  • PHOTO KAWNAT HAJU, AGENCE FRANCE-PRESSE

    Des membres de la défense civile tentent d’éteindre un incendie qui s’est déclaré après l’attaque d’installations électriques à Tyr, au Liban.

  • PHOTO SHIR TOREM, REUTERS

    Des soldats israéliens montent la garde près de la frontière avec le Liban.

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Pour Siham Kortas, la situation est à la fois familière et profondément révoltante.

Je n’ai pas peur, je ne suis pas en danger, mais je suis fâchée. Je suis enragée.

Siham Kortas

Mme Kortas a quitté le pays dans les années 1970. Installée au Québec depuis près d’un demi-siècle, elle a enseigné pendant 30 ans au cégep Marie-Victorin en techniques d’éducation à l’enfance.

Elle avait prévu rester au Liban jusqu’au 19 mars, mais elle tente maintenant d’écourter son séjour. « Ça se peut que j’aie un vol demain matin. Si ça marche, j’arriverai vers 15 h à Montréal. Je n’arrive pas à le croire », dit-elle.

Ses deux enfants, au Québec, suivent la situation avec inquiétude.

« Et sur ma page Facebook, mon Dieu, tout le monde est inquiet, tout le monde m’écrit, c’est incroyable. »

À Beyrouth, son frère Wissam Kortas, 80 ans, a choisi de rester. « Je suis inquiet, mais ce n’est pas une raison pour partir », dit-il. Toute sa famille vit au Liban : ses enfants, ses petits-enfants.

Mais l’incertitude domine.

« Tout est possible. L’invasion d’Israël, c’est possible », croit M. Kortas.

La société libanaise demeure profondément divisée sur le Hezbollah, explique sa sœur. « J’ai failli me chicaner avec mon cousin parce qu’il donne raison au Hezbollah et il est chrétien, dit-elle. Donc, où est la vérité ? »

Un conflit redouté

L’escalade actuelle s’inscrit dans un conflit régional plus large.

L’entrée du Hezbollah dans la guerre après la mort d’Ali Khamenei a relancé un affrontement que beaucoup redoutaient. Fondé en 1982 avec l’appui des Gardiens de la révolution iraniens, le mouvement a choisi de soutenir l’Iran malgré le risque d’une nouvelle offensive israélienne contre le Liban.

Pour le politologue Sami Aoun, de l’Université de Sherbrooke, cette décision plonge le pays dans une phase particulièrement dangereuse.

Il semble que le Hezbollah a préféré sa loyauté inconditionnelle au régime clérical iranien.

Sami Aoun, politologue

Israël poursuit de son côté un objectif clair. « Ils veulent peut-être aller en profondeur au Liban. Ils vont peut-être faire un cordon sécuritaire des villages qui sont déjà évacués », dit M. Aoun.

Sentiment d’impuissance

Au Québec, la diaspora libanaise vit la guerre à distance.

Wassim Aboutanos, auteur-compositeur-interprète de Gatineau, suit les nouvelles presque en continu. « Moi, ce que je trouve difficile, c’est le sentiment d’impuissance qu’on a présentement face à la situation », dit-il au téléphone. Né au Québec de parents libanais, il se rend régulièrement au Liban. Il y était encore au début janvier.

PHOTO FOURNIE PAR WASSIM ABOUTANOS

Wassim Aboutanos

Les bombardements récents ont changé sa perception du conflit.

« Nos cousins nous disaient non, non, ne vous inquiétez pas, venez, les frappes sont ciblées. Aujourd’hui, ça ne semble plus ciblé. Le bilan des morts et des blessés est pire que jamais », déplore-t-il.

Dans la diaspora, l’angoisse se mêle parfois à un sentiment étrange de culpabilité. « On est déchiré entre notre envie d’inciter tout notre réseau à quitter le Liban et ce sentiment d’y retourner pour être à leurs côtés », confie M. Aboutanos.

« On ne sait rien »

La cinéaste Maryanne Zéhil, Québécoise d’origine libanaise, suit la situation à partir de la Turquie, où elle écrit le scénario de son prochain film. Sa famille est actuellement dispersée : sa mère est au Liban, une tante au Qatar…

« Oui, c’est inquiétant dans la mesure où on ne sait rien », dit-elle, au bout du fil.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Maryanne Zéhil

Même les régions chrétiennes traditionnellement épargnées semblent moins sûres.

Le Hezbollah est un peu partout maintenant, ils sont obligés de fuir. S’ils vont se cacher dans les régions chrétiennes, ça risque aussi de barder de ce côté-ci.

Maryanne Zéhil

Pour beaucoup de Libanais, la guerre fait partie de la vie. « Depuis que je suis née, il y a la guerre et ça continue », déplore Mme Zéhil.

À Montréal, la doctorante en sciences politiques Marion Zahar observe la situation avec le regard d’une chercheuse et celui d’une Franco-Libanaise dont une partie de la famille vit toujours au Liban.

« Il me semble que c’est une escalade meurtrière qu’on attend depuis maintenant presque deux ans », dit-elle.

Depuis le cessez-le-feu de novembre 2024, les bombardements n’ont jamais complètement cessé. « On parle de 12 000 violations du cessez-le-feu depuis un an, précise Mme Zahar, qui suit les évènements au quotidien. C’est très difficile de se lever le matin et de rattraper les développements de la veille. Mais on se tient au courant, on écoute les nouvelles en direct. »

« C’est l’inconnu »

À Beyrouth, Siham Kortas regarde la situation évoluer. Que va-t-il se passer ? « Je ne sais pas, c’est l’inconnu. C’est vraiment l’inconnu et c’est ce qui est désespérant », dit-elle.

En attendant, elle est en contact avec son agent de voyage et espère juste « pouvoir traverser la route vers l’aéroport sans subir les frappes d’Israël ».

« Ramenez-moi au Québec », lance-t-elle.

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