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La forêt des mal-aimés a 20 ans | Ce n’est pas de tomber qui a empêché Pierre Lapointe de briller

Il y a 20 ans, Pierre Lapointe n’allait pas bien. « Vraiment pas bien, dit-il. Et en même temps, je vivais ce à quoi n’importe quel artiste rêve. » Retour sur la création de l’album dont on lui parle encore le plus, La forêt des mal-aimés.


Publié à
6 h 00

« Est-ce que c’est cet album-là que j’aurais voulu qui soit culte ? », se demande à lui-même Pierre Lapointe en parlant de La forêt des mal-aimés, paru le 21 mars 2006. « Non. Mais c’est celui-là qui fait plaisir au monde et c’est très correct. »

Aussi critique soit-il de ses textes – « Il y a des grands bouts que je réécrirais, mais je ne te dis pas lesquels » –, le dandy ne peut nier que c’est beaucoup grâce à ces chansons de détresse et de courage face à l’adversité que s’est construite sa relation avec son public.

Extrait de Deux par deux rassemblés

« Un disque platine assuré », écrivait le collègue Alexandre Vigneault le 11 mars 2006. Et la suite lui donnera raison, plus de 160 000 exemplaires du CD (c’était l’époque !) ayant trouvé preneur.

Omnivore culturel

En 2006, Pierre Lapointe vit à Montréal depuis cinq ans et ingère tout ce que l’incandescence de la métropole lui permet de goûter. Alors que son premier album pouvait donner l’impression qu’il ne communiait qu’à l’autel d’une tradition chansonnière joliment surannée, la pop irriguée d’une multiplicité d’influences de La forêt des mal-aimés composera un plus juste portrait de ses allégeances créatives.

PHOTO ANDRÉ TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Pierre Lapointe sur scène en août 2006

Souvent, je finissais un de mes shows à moi et je courais en voir un autre. Les Georges Leningrad, les Unicorns, Arcade Fire, je les ai tous vus. La scène électroclash, je l’ai eue en pleine gueule. Le Saphir [une boîte de nuit], avec Plastic Patrik et DJ Frigid, c’était chez nous. Il se passait vraiment quelque chose à Montréal.

Pierre Lapointe

Il se passait aussi beaucoup de choses dans le cœur et la tête de Pierre Lapointe. Cela s’entend clairement sur La forêt des mal-aimés, une œuvre abondante en oxymores – Le lion imberbe ! – où la joie n’est jamais qu’un bref intermède entre deux retours à l’incurable mélancolie de l’enfance.

« Je n’avais pas encore mis des mots sur bien des affaires par rapport à mon père et ma mère, à mon homosexualité, à une homophobie intériorisée », dit celui qui, au 27-100 rue des Partances, a revu ses tristesses d’avant briser ses bonheurs présents.

Extrait d’Au 27-100 rue des Partances

« C’était très compliqué », précise celui dont les parents taisaient alors l’orientation sexuelle de leur fils au reste de leur famille. La pleine acceptation viendrait avec les années. « Il y a une tante un jour qui m’a dit : “ On n’a jamais compris pourquoi t’as attendu d’avoir 30 ans pour nous en parler. ” J’avais répondu : “ Tu demanderas à mon père. ” »

Très, très compliqué

« C’était très, très compliqué », renchérit Pierre Lapointe. Le vif succès de son premier album était venu brouiller son rapport à son amoureux de l’époque. Et à ses amis. Et à tout le monde.

« J’ai été six ans avec mon premier chum et, avec lui, je suis passé d’étudiant en arts plastiques à l’UQAM à jeune chanteur qui fait six fois le salaire de ses parents. Des humoristes de seconde zone faisaient des jokes sur moi. Des gens venaient me cruiser et j’apprenais six mois plus tard qu’ils avaient parié avec leurs amis pour savoir qui allait se taper Pierre Lapointe en premier. Ce n’est pas vrai qu’à 24, 25 ans, tu peux bien gérer ça. »

PHOTO ANDRÉ TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Pierre Lapointe au gala Excellence La Presse en janvier 2006

Ajoutez à ce maelstrom émotif l’épuisement total qu’il essayait de soigner. Lors du gala Excellence La Presse, en janvier 2006, Pierre Lapointe est couronné dans la catégorie Arts. « Et quand je suis allé chercher mon prix, j’ai dit quelque chose comme : “ C’est un métier qui m’a donné beaucoup, mais mon Dieu Seigneur qu’il m’en a pris. ” Puis je suis allé pleurer dans les toilettes. »

Ce n’était pas juste la carrière. C’était 25 ans d’accumulation de tristesse, de solitude, d’incompréhension. C’est pour ça que lorsque j’entends des gens dire : « Arrêtez de vous victimiser », j’ai le goût de répondre : « Vous ne savez pas ce que c’est de vraiment se sentir seul, de n’avoir aucun modèle dans les médias pour te montrer que t’as le droit d’exister, que t’as droit au bonheur. »

Pierre Lapointe

Heureusement qu’il y avait ces instants parfaits, dans le camion de tournée, à découvrir de nouveaux artistes avec ses amis musiciens, Guido Del Fabbro, Josiane Hébert, Philippe B et, surtout, Philippe Brault, qui cosigne les opulents arrangements de La forêt des mal-aimés avec le réalisateur Jean Massicotte. « Je n’aurais pas toughé si je n’avais pas eu la musique. »

Encore au sommet

Célébrer les 20 ans de La forêt des mal-aimés ? Ça allait de soi. « Quand on est propriétaire d’une œuvre, on se doit de la faire vivre », explique Lapointe au sujet du nouveau coffret de cinq vinyles qu’il en a tiré, ainsi que du spectacle durant lequel, aux Francos, il jouera avec l’Orchestre Métropolitain l’ensemble du disque jubilaire.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Avec Philippe Brault et Jean Massicotte, en février 2006

Il interprétera aussi en lever de rideau chacune de ses Dix chansons démodées pour ceux qui ont le cœur abîmé (2025). Une manière de montrer qu’il est encore au sommet de son art. En 2006, il remportait le Félix de l’auteur-compositeur de l’année et, pas plus tard qu’en novembre dernier, celui de l’artiste masculin de l’année. Indéniable longévité.

Extrait de Qu’en est-il de la chance ?

« Quand je chantais que ce n’est sûrement pas de tomber qui nous empêchera de rêver, je parlais de moi, confie-t-il. Combien de fois, durant mon adolescence, je me suis dit : “ Dans deux semaines, ça va aller mieux. ” Ça m’aura pris un bon 10 ans, mais ça aura fait des beaux albums ! »

Le concert Dans la forêt des cœurs abîmés, avec l’Orchestre Métropolitain, sera présenté à la Maison symphonique les 18 et 19 juin dans le cadre des Francos ; la tournée actuelle de l’artiste reprend le 2 avril à Alma.


Consultez la page du spectacle aux Francos


Consultez le site de l’artiste

Coffret

20 ans – La forêt des mal-aimés

Pierre Lapointe

Audiogram
Édition spéciale de 5 disques, limitée à 500 exemplaires

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