Dossier | Une Ferrari nommée Anne Dorval (2 articles)

Anne Dorval dans la peau de Céline Wachowski ? Cela me semble une évidence. La comédienne a le chic et l’autorité qu’il faut pour jouer ce personnage de starchitecte au cœur du roman Que notre joie demeure de Kev Lambert, adapté pour la scène par Maxime Carbonneau et Laurence Dauphinais au TNM.
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5 h 00
La question à se poser serait plutôt : qu’est-ce qu’Anne Dorval ne peut pas jouer ? Cela fait plus de 30 ans qu’elle est dans le paysage culturel du Québec et sa polyvalence est phénoménale. Comme bien des adolescentes, je l’ai découverte en 1990 avec le personnage de Lola, ma préférée du téléroman Chambres en ville, puis à peu près en même temps, dans un tout autre registre, avec son interprétation enflammée pour les Lettres de la religieuse portugaise, dirigée par Denys Arcand.
Anne Dorval, c’est Criquette dans Le cœur a ses raisons, les mères inoubliables des films de Xavier Dolan, Hermione dans Projet Andromaque, Natalie dans Les Parent, Maria Casarès dans Je t’écris au milieu d’un bel orage ou Crotte de nez au Bye bye. « J’ai ma propre définition d’Anne Dorval : c’est une Ferrari, mais avec une âme », dit Serge Denoncourt, qui la connaît depuis 40 ans. « Des acteurs très techniques, on dit qu’ils ont une voix et une diction parfaites. Oui, mais ils sont froids. C’est très rare d’avoir une machine à ce point performante, mais qui est toujours dans la vérité, dans l’âme, dans l’émotion, et c’est pour ça qu’elle est une grande actrice. »
PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE
Anne Dorval et Serge Denoncourt en 2011
Il faut en profiter lorsqu’elle est à l’affiche d’une pièce, car si elle a été très active au théâtre dans les années 1990 et 2000, elle s’est faite plus rare sur les planches depuis 2011, l’année de Projet Andromaque de Denoncourt.
Je ne pense pas qu’il y ait des personnages pour Anne, je trouve que ce sont les personnages qui sont chanceux d’être joués par Anne.
Serge Denoncourt
On l’a vue en 2023 dans Je t’écris au milieu d’un bel orage de Maxime Carbonneau et Dany Boudreault, inspiré de la correspondance entre Maria Casarès et Albert Camus, en duo avec Steve Gagnon. Une expérience très intense pour Anne Dorval, que je rencontre au TNM où l’on est en train de monter les décors de Que notre joie demeure. « Nous n’étions que deux pendant deux heures et nous ne sortions pas de scène », se souvient-elle.
« Le théâtre, c’est la chose la plus dangereuse. Si tu es capable de jouer au théâtre, tu es capable de jouer partout, c’est ce qui demande le plus de technique et de préparation, car si tu perds ta concentration ne serait-ce qu’une fraction de seconde, parce qu’un téléphone sonne, ça se peut que tu ne sois même pas capable de commencer. C’est dangereux à ce point-là. Moi, un moment donné, je ne voulais plus en faire, parce que je me disais que j’allais avoir un choc vagal, une crise cardiaque, que j’allais mourir là et mettre le théâtre dans le trou parce qu’ils n’ont pas d’assurances pour ça ! »
Des projets marquants pour Anne
« Quand je joue un personnage, on peut me dire que je l’ai mal joué, mais on ne peut pas me haïr pour les traits du personnage, alors j’ai tout intérêt à ne pas avoir d’armure, puis à m’abandonner », résume Anne Dorval à propos de son amour du métier. Nous lui avons demandé quels sont les dix projets les plus marquants de sa carrière.
Toutes les personnes à qui j’ai parlé m’ont affirmé qu’Anne Dorval est une travailleuse acharnée, qui donne le même effort et la même intensité, peu importe le rôle. Elle ne se voyait pas faire un autre métier. Une révélation qu’elle a eue dans L’éveil du printemps, mis en scène par René-Richard Cyr au Quat’Sous, en compagnie de jeunes débutants comme elle à l’époque : Sylvie Drapeau, Luc Picard, Patrice Coquereau, Dominique Quesnel, David La Haye… « Cela a confirmé quelque chose, que j’étais à ma place, que je pouvais atteindre toutes sortes de gens, des jeunes, des vieux, des critiques, des non-critiques. »
Ce refus de la hiérarchie, qui ne sacrifie en rien l’exigence, est ce qui explique sa polyvalence. « Elle ne regarde de haut aucune de ses performances », souligne Xavier Dolan.
Anne n’est pas juste une actrice, c’est une artiste. Donc l’entièreté de ce en quoi elle s’inscrit lui importe. Les costumes, la lumière, les accessoires, les gens avec qui elle travaille. Est-ce que ce sont des gens qui m’inspirent ? Qui vont m’apprendre des choses, est-ce qu’on peut grandir ?
Xavier Dolan
« C’est quelqu’un qui a une approche, disons philosophique, participative et entière, poursuit-il. Pour Anne, si le rôle est bon, si le projet en soi offre un ensemble cohérent et entier, toutes les formes d’art se valent. »
Pour Que notre joie demeure, Anne Dorval est heureuse cette fois de partager la scène avec une dizaine de collègues. « Ils sont tous rigoureux comme je n’ai jamais vu », précise-t-elle, émue. Ce qui lui fait accepter un projet ? Un besoin constant d’évolution. « Je veux m’améliorer, et il n’y a pas d’autre façon de s’améliorer qu’en travaillant, qu’en recommençant, qu’en réfléchissant. Je pense que j’ai appris au fil du temps à travailler mieux. Peut-être que plus jeune, je n’aurais pas été capable de jouer Céline Wachowski, mais j’aurais eu une forme physique un peu plus grande pour affronter ce qui s’en vient. En tout cas, ça me rend heureuse de défendre ce rôle, même si je ne défends pas tout ce qu’elle fait. »
Pour s’inspirer, elle a regardé la série Succession, afin de comprendre un peu la psychologie des ultrariches. « Céline est un personnage complexe, parce que c’est une femme qui souffre, mais qui fait semblant de ne pas souffrir. Elle n’a pas de famille, pas de parents, pas d’enfants. Une grande amie et des collègues, c’est à peu près tout. Et plus la pièce avance, plus tout ça s’écroule. Il y a une dimension tragique à ce personnage. »
Anne et ses hommes
Toutes les carrières artistiques sont faites de rencontres déterminantes qui changent les destins. Anne Dorval cite Pierre Bernard, Claude Poissant ou René Richard Cyr qui ont eu une grande importance dans sa vie.
Le duo Marc Labrèche et Anne Dorval, né sur Le grand blond avec un show sournois, en est un bon exemple également, et Anne insiste pour y ajouter l’auteur Marc Brunet, sans qui tant de divines niaiseries n’auraient pu être possibles.
Des gens avec des personnalités très fortes ont été attirés par la sienne. Des passionnés comme elle, et passionnants. Ces gens-là finissent par se rencontrer.
Marc Labrèche
Marc Labrèche adore cette partenaire de jeu, mais il n’est pas aussi proche d’elle dans la vie que le sont Serge Denoncourt et Xavier Dolan.
Quelque chose m’apparaît en discutant avec Dorval, Dolan, Denoncourt et Labrèche, une espèce de fébrilité commune, qui s’alimente naturellement. En tout cas, ça ne doit pas être plate, une soirée avec eux. « Ce n’est jamais plate, mais jamais non plus léger, confirme Serge Denoncourt. On est bien intenses, et à la limite, c’est probablement un peu insupportable pour les autres. »
PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE
Marc Labrèche et Anne Dorval
Chose certaine, Anne Dorval est extrêmement fidèle dans ses amitiés où elle se donne autant que dans son métier. « Elle aime la famille et elle prend beaucoup soin des gens qu’elle aime », dit Marc Labrèche. Et si son parcours professionnel contient des éclipses, c’est qu’elle a aussi voulu être une mère présente pour ses enfants, soutient Xavier Dolan. Sans vouloir être cliché, être mère (et maintenant grand-mère) est probablement le rôle le plus important de sa vie.
Je suis très proche de mes enfants, de mon petit-fils, de mes amis. Je suis vraiment comblée, j’ai une vie sociale très épanouie, très active, ce qui fait que je ne m’emmerde jamais.
Anne Dorval
La relation avec Xavier Dolan
La relation entre Anne Dorval et Xavier Dolan est en soi un scénario de film. De sa déclaration d’amour à 15 ans dans un studio de doublage, alors qu’il était un aspirant cinéaste parfaitement inconnu, en passant par J’ai tué ma mère ou Mommy et Cannes, ces deux-là ont vécu ensemble des aventures extraordinaires qui les ont soudés pour toujours. « C’est une relation où on se protège beaucoup, dit-elle. On s’achète des fleurs, on s’appelle, on se parle presque tous les jours. »
PHOTO ROBERT MAILLOUX, ARCHIVES LA PRESSE
Anne Dorval et Xavier Dolan en 2010
Xavier Dolan n’a pas hésité à m’accorder une heure d’entrevue par Zoom dans un café de Paris au lendemain de la cérémonie des Césars où il était cité et en pleine préparation pour son prochain film. Parce que c’était pour Anne. « À l’âge que j’avais quand je l’ai rencontrée, j’ignorais encore beaucoup de choses sur moi-même, rappelle-t-il. Je pense qu’on s’est trouvés. Nous avions énormément d’atomes crochus, on était faits du même bois, on parlait la même langue. »
J’ai développé avec Anne une amitié que je n’aurais jamais pu forcer ou simuler. Elle non plus d’ailleurs, parce qu’on est deux très mauvais menteurs. Je pense qu’on a besoin d’une honnêteté, d’une droiture, d’une frontalité dans tout ce qu’on fait, dans tout ce qu’on aborde, que ce soit dans la vie, dans le travail ou dans l’amour.
Xavier Dolan
« Ça me fait croire au destin dans la mesure où il n’y a personne dans ma vie de comparable à Anne. »
Elle a su déceler le talent en cet adolescent passionné par le cinéma, et il lui a rendu cette première chance au centuple. Anne Dorval n’avait pas une grande carrière au cinéma avant Xavier Dolan, qui lui a offert ses plus beaux rôles. Avec le recul, il est parfaitement conscient du risque qu’elle a pris avec lui à ses débuts. « C’était un acte de foi. Anne est quelqu’un qui croit énormément en son métier. Pas seulement au talent des gens, mais à leurs aptitudes organisationnelles et à leurs compétences. Tu peux bien t’engager pour un rôle, mais après ça, si c’est broche à foin, il y a un problème. C’est quelque chose qui l’a toujours habitée et ça peut être perçu par des personnes comme une tare ou une intolérance. Mais c’est en fait une exigence et un standard. Une éthique, une méthode. Et pour moi, c’est la bonne. »
Anne Dorval ne ressemble en rien à Céline Wachowski, mais on peut être certain qu’elle l’incarnera à la perfection. Parce qu’elle ne sait pas faire autrement, dans toutes les sphères de sa vie.
Que notre joie demeure, du 17 mars au 19 avril au TNM
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