News CA

Élections municipales en France: Marseille, nouveau symbole de la progression de l’extrême droite et du RN

Sur la plage des Catalans, non loin du Vieux-Port de Marseille, des jeunes de toutes les origines profitent du soleil déjà estival. Peut-être pas pour longtemps : si la mairie de Marseille passe à l’extrême droite, dimanche, ils n’auront plus le droit de venir s’y prélasser.

Le Rassemblement national (RN), parti d’extrême droite fondé par Jean-Marie Le Pen, pourrait remporter la mairie la plus importante de son histoire lors du second tour des élections municipales, dimanche. Dans le port méditerranéen, en proie à un grave problème de narcotrafic, le parti a fait campagne sur l’insécurité en promettant d’augmenter la présence policière dans la ville et de définancer les associations d’aide aux immigrants.

Pendant la campagne, c’est surtout l’idée d’un « pass anti-racaille » qui a fait parler d’elle. Pour le parti d’extrême droite, qui a assumé l’appellation, il s’agit seulement de réserver une partie des plages aux familles et aux personnes âgées, et de renforcer la présence de la police.

« Quand ils utilisent le mot “racaille”, tous les Marseillais savent très bien que ça veut dire : les jeunes de milieux populaires, et en particulier les noirs et les musulmans », remarque Esther Dakhli, une étudiante venue se baigner, elle-même d’origine tunisienne. « C’est du racisme à peine dissimulé, je sais qu’en tant que jeune fille blanche, je ne suis pas la personne qui est ciblée », déplore son amie Esther Seignon.

« Les Marseillais en ont marre de se faire importuner, agresser et voler quand ils vont à la plage », justifie au Devoir Franck Allisio, le candidat du RN, parti faire ce jour-là du porte-à-porte à Saint-Mitre, une banlieue excentrée de la ville devenue un bastion pour son parti. « Les gens ici n’en peuvent plus du chaos imposé par la gauche. »

« Pour moi, le pass anti-racaille est une mesure extrêmement déterminante », explique Jean-Marc Balboni, le boucher du coin, qui a accueilli avec grand enthousiasme le petit cortège de militants RN. « Avant, ici, il y avait plein de boucheries et de boulangeries ; maintenant, il y a aussi des kebabs et des épiceries de nuit », déplore-t-il. « Ça attire de la faune… il faut rendre les plages de Marseille aux Marseillais, et la France aux Français ! » s’exclame-t-il derrière son comptoir.

Le thème de l’insécurité

Au premier tour des élections, dimanche dernier, le Rassemblement national a récolté 35 % des voix à Marseille, doublant presque son résultat des dernières élections, en 2020. L’extrême droite est arrivée tout juste derrière la liste du « Printemps marseillais », la coalition de gauche qui dirige la ville, et loin devant la candidate soutenue par la droite et le camp du président Emmanuel Macron.

« Le RN a siphonné tous les électeurs de la droite traditionnelle, et même un grand nombre de candidats connus de la droite », explique Christèle Lagier, chercheuse associée à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence. « C’est un processus qui est en cours dans toute la France, mais il a particulièrement bien fonctionné à Marseille, où les écarts de richesse sont très élevés », ajoute la chercheuse.

« Le RN a fait campagne sur l’insécurité, et c’est un vrai problème à Marseille », concède Amine Kessaci, candidat au conseil municipal avec la majorité de gauche sortante. Il en sait quelque chose : figure connue de la lutte contre le narcotrafic à Marseille, le jeune homme de 22 ans a perdu deux de ses frères sous les balles des narcotrafiquants.

« L’extrême droite ne s’attaque pas à la racine du problème : emploi, logement, urbanisme, loisirs… si les jeunes ont un cadre de vie difficile, ils sont recrutés beaucoup plus facilement par les narcotrafiquants », plaide celui qui milite aussi pour plus de policiers de proximité.

Le soir du premier tour, le RN paraissait en très bonne position pour remporter la mairie, le Printemps marseillais ayant refusé de s’allier avec La France insoumise (LFI), le parti fondé par Jean-Luc Mélenchon. Mais à la dernière minute, le parti de gauche radicale s’est retiré unilatéralement, pour « barrer la voie à l’extrême droite ».

« Ça complique les choses pour le RN, mais ils ont encore leurs chances dimanche, explique Mme Lagier. Les électeurs insoumis ne vont pas nécessairement aller voter pour faire barrage, à cause des fortes divisions à gauche. »

Percée des extrêmes

Le scénario qui s’est déroulé à Marseille est à l’image de dizaines d’autres dans le reste de la France. Le RN, historiquement faible aux élections municipales, a augmenté presque partout ses scores, en particulier sur la côte méditerranéenne. Son allié Éric Ciotti est en passe de remporter la mairie de Nice, apportant à l’extrême droite sa première grande ville.

Dans le reste du pays, la droite traditionnelle devrait quand même conserver la plupart des petites villes, grâce à des alliances avec le camp centriste d’Emmanuel Macron. « Le camp présidentiel a été le grand absent de cette campagne », analyse Christèle Lagier.

À l’autre bout du spectre politique, le parti de gauche radicale La France insoumise a lui aussi réalisé des percées importantes, en particulier dans les banlieues défavorisées de Paris. Dans la plupart des grandes villes, LFI s’est maintenu au-dessus de la barre des 10 %, concurrençant les partis de gauche plus modérés. Mais comme à Marseille, des alliances et des désistements ont eu lieu à plusieurs endroits, ce qui devrait permettre à la gauche de conserver la plupart des grandes villes du pays.

La bataille de Paris

L’union n’a cependant pas eu lieu dans la capitale, qui pourrait passer à droite après 20 ans de gestion socialiste. La politique menée par la mairesse sortante, Anne Hidalgo, souvent citée comme modèle par Valérie Plante, a considérablement transformé la ville en créant des pistes cyclables dans la quasi-totalité des rues de la ville, en piétonnisant les berges de Seine et en faisant monter la part du logement social à 25 %.

Mais elle a aussi profondément polarisé les Parisiens, en particulier dans les quartiers riches de l’ouest de la capitale, où la voiture reste dominante.

La mairesse ne se représentant pas, c’est son bras droit, Emmanuel Grégoire, qui a été désigné candidat par l’alliance des partis de gauche modérés. Face à lui, une figure ultramédiatique de la politique française : Rachida Dati, ancienne ministre de la Justice sous Nicolas Sarkozy et jusqu’à tout récemment ministre de la Culture. Proche d’Emmanuel Macron, cette avocate d’origine marocaine et algérienne s’est fait connaître pour ses déclarations chocs, n’hésitant pas à insulter ou à humilier ses adversaires.

Dès le mois d’octobre, la candidate de la droite a mené une campagne musclée sur les réseaux sociaux, sur le thème de l’insécurité et du transport. Sur fond de musique rythmée, elle n’a pas hésité à se filmer en train de houspiller des cyclistes ou des sans-abri dans leur tente. « Quand les vidéos ont commencé à sortir sur TikTok, on s’est dit que la campagne allait être compliquée », raconte Marine Boyard, une militante écologiste rencontrée par Le Devoir lors d’un rassemblement de campagne d’Emmanuel Grégoire, juste avant le premier tour.

Le soir du premier tour, Rachida Dati semblait toutefois hors jeu après qu’elle eut été devancée de 12 points par son adversaire de gauche. La candidate a cependant effectué un spectaculaire revirement en s’alliant avec le candidat macroniste Pierre-Yves Bournazel, puis en bénéficiant du désistement de la jeune candidate d’extrême droite Sarah Knafo, qui avait réussi à hisser son camp au-dessus de la barre des 10 %.

Emmanuel Grégoire, de son côté, n’a pas réussi à s’entendre avec la liste de gauche radicale, ce qui complique ses chances de victoire au second tour. « La France insoumise a centré sa campagne sur nous, pas sur la droite », déplore Jean-Pierre Rasslan, un électeur rencontré lors du rassemblement de M. Grégoire.

Si elle l’emporte, Mme Dati pourrait cependant ne rester mairesse que quelques mois. Accusée d’avoir perçu illicitement 900 000 euros d’un constructeur automobile alors qu’elle était députée européenne, l’aspirante édile sera en effet jugée en septembre pour corruption, et risque d’être destituée. « Au moins, si elle passe, elle ne restera peut-être pas longtemps », se console Jean-Pierre Rasslan, sourire en coin.

Related Articles

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Check Also
Close
Back to top button