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«Glenn Gould, naissance d’un prodige»: un don du ciel

Après Joseph Merrick (celui qu’on surnommait l’Homme éléphant), Catherine Parr (sixième épouse du roi Henri VIII) et Alan Turing (le mathématicien britannique qui fut un héros de la Seconde Guerre mondiale), c’est au tour du pianiste de renommée internationale Glenn Gould d’avoir droit ces jours-ci à une pièce de théâtre biographique sur la scène du Rideau vert. Créé en 2022 par le Français Ivan Calbérac, le texte Glenn Gould, naissance d’un prodige a été adapté pour le public québécois par Emmanuel Reichenbach.

Fallait-il, pour rendre hommage à un pianiste canadien, avoir recours à une pièce de théâtre française ? Poser la question, c’est y répondre. Plutôt que d’adapter un texte qui sent le théâtre parisien privé à plein nez, pourquoi ne pas avoir confié la mission à un ou une dramaturge d’ici ? On a pourtant vu, avec Janette, la pièce de Rébecca Déraspe, le genre de merveille que cela pouvait donner. Imaginez ce que Robert Lepage aurait pu faire d’une matière aussi fertile après s’être brillamment mesuré aux vies de Frank Lloyd Wright et de Jean Paul Riopelle. Passons.

Conventionnel, mais soigné

Mis en scène par Frédéric Bélanger, le spectacle coproduit par Encore paraît tout droit sorti d’un autre temps. Classique, diront les uns. Poussiéreux, répliqueront les autres. Leurs conceptions sont soignées, mais Francis Farley-Lemieux (scénographie), Leticia Hamaoui (éclairages) et Sylvain Genois (costumes) ne se sont certainement pas donné l’objectif de réinventer quoi que ce soit. Ceux qui choisiront d’adhérer à la proposition, qui ne seront pas rebutés par son réalisme, son caractère conventionnel, y reconnaîtront du travail bien fait.

Quant aux personnages, ils sont colorés, un brin caricaturaux, mais incarnés par des interprètes habiles. Henri Chassé est le père, aussi aimant qu’inadéquat. Danielle Proulx, la mère possessive, très possessive. Catherine Renaud, la cousine bienveillante, celle qui aime sans que son amour lui soit rendu. Étienne Pilon, le fidèle agent, un homme fort conciliant. François-Simon Poirier assure plusieurs petits emplois, toujours de manière truculente. Dans le rôle-titre, Maxime de Cotret s’en tire fort bien, notamment parce qu’il opte pour la sobriété là où d’autres n’auraient pas hésité à transformer leur personnage, un homme que l’on dirait aujourd’hui sur le spectre de l’autisme, en une sorte de bête de foire.

Choix discutables

On sait bien qu’il est impossible de faire entrer toute une vie dans un spectacle de 90 minutes, mais du destin exceptionnel de Glenn Gould (1932-1982) on dirait que l’auteur a pris le parti de n’éclairer que ce qu’on pourrait appeler son excentricité. Probablement neuroatypique, certainement hypocondriaque, le musicien entretenait une relation plutôt fusionnelle avec sa mère. C’est l’essentiel de ce dont il est question dans ce spectacle, qui présente également des choix discutables en ce qui concerne la musique.

Pendant que Maxime de Cotret fait semblant de jouer du piano devant, un pianiste s’exécute véritablement, à vue, en fond de scène. Tout en saluant le talent de Gaël Lane Lépine, et tout en étant reconnaissant que le piano soit effectivement joué sur scène, on s’explique mal le recours à cette convention qui ne finit jamais par convaincre. Était-il impossible de trouver un acteur sachant jouer du piano ? L’autre moment où l’on grince des dents, c’est quand Gould enregistre pour la première fois les Variations Goldberg et qu’on choisit de nous faire entendre, plutôt que la pièce de Bach, une composition électro-jazz de Simon Leoza. Allez comprendre.

Gould déclara : « L’objectif de l’art n’est pas le déclenchement d’une sécrétion momentanée d’adrénaline, c’est la construction, sur la durée d’une vie, d’un état d’émerveillement et de sérénité. » Ainsi, la plus belle chose que ce spectacle pourrait susciter, c’est de la curiosité envers les idées et les interprétations de Gould. Faute de rendre pleinement hommage à son legs immense, la pièce pourrait à tout le moins inciter certains à aller à la rencontre de son talent et de sa singularité, un véritable don du ciel.

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