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Projet de loi 15: les pharmaciens implorent le gouvernement de reculer

Rappelons d’abord un peu le contexte. En commission parlementaire, à l’Assemblée nationale, alors qu’on finissait presque de discuter des nouvelles dispositions se greffant au projet de loi 15, le député Alexandre Leduc, de Québec solidaire, a proposé un amendement visant à plafonner les honoraires facturés par les pharmaciens aux assureurs privés.

Cet amendement a été proposé après que des syndicats comme la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec et le Syndicat de professionnelles et de professionnels du gouvernement du Québec aient fait pression dans les médias. Ces syndicats dénonçaient entre autres la hausse des primes d’assurance-médicaments pour leurs membres.

En pleine négociation avec Québec pour le projet de loi 67, qui cherche quant à lui à accorder plus de latitude aux pharmaciens dans les services qu’ils peuvent prodiguer à la population, le président de l’Association québécoise des pharmaciens propriétaires (AQPP), Benoit Morin, a qualifié de «complètement irresponsable» l’amendement proposé par les solidaires.

«Avec cet amendement-là, la ministre se voit conférer le pouvoir de réduire, comme bon lui semble, la rémunération des pharmaciens. C’est une véritable épée de Damoclès qu’on nous brandit au-dessus de la tête»

—  Benoît Morin, président de l’Association québécoise des pharmaciens propriétaires (AQPP)

Même si la ministre de la Santé, des Services sociaux et des Aînés, Sonia Bélanger, a affirmé à Radio-Canada, il y a quelques jours, qu’elle «n’avait pas l’intention de déposer un règlement» lié au plafonnement des honoraires facturés aux assureurs privés par les pharmaciens, les pharmaciens, eux, ne sont pas du tout rassurés.

«Je n’ai pas confiance en ce gouvernement-là. Le fait d’avoir accepté l’amendement, de l’avoir accueilli, c’est un véritable poignard dans le dos. Tout ça, ça se produit alors qu’on est en train de négocier avec le gouvernement pour voir comment les pharmaciens peuvent faire plus pour aider le système public de santé. Il n’y a rien qui nous garantit, même si la ministre ne souhaite pas appliquer de plafond, qu’un prochain gouvernement ne le fera pas. C’est très inquiétant», a ajouté le président de l’AQPP.

Des conséquences concrètes, imminentes

Au-delà de la dimension intrinsèquement politique de l’amendement apporté au projet de loi 15, de réelles répercussions, dans la population, sont à prévoir en matière de services, a fait savoir Kevin Girard, un propriétaire pharmacien basé à Chicoutimi.

«Ce n’est pas compliqué. Si le gouvernement va de l’avant avec cet amendement, je mets la clé sous la porte au centre-ville de Chicoutimi. Tout le travail de pharmacie communautaire qui se fait auprès de notre clientèle qui est précarisée et qui est souvent marginalisée dans les soins, ça ne pourra plus se faire»

—  Kevin Girard, propriétaire pharmacien Uniprix à Chicoutimi.

Les soins et les médicaments que dispensent Kevin Girard et son équipe, en plein centre-ville de Chicoutimi, figurent, à ses yeux, comme un travail de première ligne. «On sert des gens qui ont des enjeux psychiatriques, des gens qui ont des besoins en méthadone pour gérer leur dépendance, des gens qui sont issus de l’immigration et qui se tournent vers nous pour avoir des conseils et de la médicamentation pour leurs problèmes de santé. On est la seule pharmacie à le faire encore au centre-ville, là où l’itinérance est concentrée. Si on arrête de servir cette clientèle-là, c’est vers le système public de santé qu’elle va se tourner», a souligné M. Girard.

L’incertitude que fait planer l’amendement proposé par Québec solidaire est intenable, a martelé le propriétaire pharmacien chicoutimien. «C’est comme si vous achetiez une maison demain, mais qu’à tout moment, votre salaire pouvait être coupé de moitié. C’est ça qu’il risque de se passer avec cet amendement-là. Si on nous coupe des revenus, en plafonnant nos entrées d’argent possibles qui se font auprès des assureurs privés, ça risque de se répercuter sur les heures d’ouverture, sur le nombre d’employés qu’on va pouvoir garder en poste. Déjà, les banques qui nous prêtent de l’argent sont sur le qui-vive. Ça nous met dans une posture très difficile».

Qui plus est, cette tension que vivent les pharmaciens s’insère dans un contexte où on les appelle, bientôt, à offrir davantage de services à la population. «Le projet de loi 67, pour lequel on négocie en ce moment, c’est essentiel. Il faut qu’on puisse, en tant que pharmaciens en faire plus pour aider le réseau public de santé. Par contre, c’est inconcevable qu’on arrive à en faire plus si on coupe les ailes de nos pharmacies communautaires. Je veux bien accueillir des gens pour les aider à traiter leurs pharyngites et leurs otites, mais pour ça, il faut que j’investisse pour offrir ce service. Juste l’an dernier, on a mis 100 000$ dans notre succursale, seulement en aménagement, pour agrandir les services de consultation avec nos infirmières», a laissé entendre Kevin Girard.

«Un consensus politique», dit QS

Joint par Les Coops de l’information en début d’après-midi dimanche, Alexandre Leduc, le député de Québec solidaire ayant proposé l’amendement, a voulu nuancer quelque peu la sortie publique des pharmaciens. «Lorsque nous avons présenté cet amendement-là, il y avait un large consensus politique. Les libéraux avaient écrit sensiblement le même amendement et ils s’apprêtaient à le proposer. C’est finalement le ministre Boulet, lui-même, qui a écrit l’amendement final et qui l’a présenté».

Quant au ton «alarmiste» employé par les pharmaciens, M. Leduc a voulu rappeler, en contrepartie, que l’amendement prévoyait seulement un «pouvoir habilitant» à la ministre de la Santé et non un plafonnement garanti des honoraires chargés auprès des assureurs privés.

«Ce n’est pas la fin des haricots. La ministre de la Santé, quand elle va se saisir ce dossier-là, elle va pouvoir l’appliquer d’une manière ou d’une autre. Elle va pouvoir y aller avec le bon dosage, quand viendra le temps que tout ça entre en vigueur»

—  Alexandre Leduc, député d’Hochelaga-Maisonneuve pour Québec solidaire (QS)

Puis, l’élu d’Hochelaga-Maisonneuve a souhaité relancer la balle dans le camp des pharmaciens. «Comment peut-on expliquer qu’il y ait des différences marquées d’une pharmacie à l’autre dans les prix rattachés aux médicaments? Il y a des abus quelque part, de la part de certains, sur les frais reliés aux honoraires. C’est un problème qui doit être attaqué de front. Nous, on propose d’agir en ce sens-là».

À ce sujet, les pharmaciens entendus par Les Coops de l’information ont reconnu qu’il y avait du travail à faire. «On travaille là-dessus. On admet qu’il y a eu des abus. Cela dit, c’est aussi une réforme du régime public d’assurance-médicaments qu’il faut mener en parallèle d’un réajustement du régime privé. Les montants que perçoivent les pharmarciens, avec le régime public, sont dérisoires. Des actions doivent être prises de ce côté-là», a confirmé Benoit Morin, président de l’Association québécoise des pharmaciens propriétaires (AQPP).

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