Chronique d’Emilie Nicolas | Présomption d’honnêteté

« Les prédateurs peuvent se prévaloir […] de la présomption d’innocence. Je souhaite de toutes mes forces que les victimes puissent aussi bénéficier de la présomption d’honnêteté. » La Courageuse Annick Charrette a lancé cette formule puissante en pleine conférence de presse, mardi matin, alors que la décision de la cour des procédures civiles contre Gilbert Rozon venait d’être rendue.
« Présomption d’honnêteté. » L’expression en soi force le droit et la justice pour les femmes à un tour serré à 180 degrés. Il me semblait important de rencontrer Annick Charrette jeudi, une fois la tempête médiatique de la nouvelle un peu retombée, pour prendre le temps d’aller au fond de l’idée, de ce qui la sous-tend et de ce qu’elle permet. Au fil de la discussion, il se dessine une femme qui est passée non pas seulement de victime à courageuse à victorieuse, mais aussi à experte, à bien des égards.
Experte malgré elle, mais aussi experte par stratégie de résilience, de reconquête de sa propre voix. Souvent, chercher à mieux comprendre ce qui nous est arrivé et comment le combattre aide à retrouver un sentiment d’agentivité, de maîtrise de notre propre vie. Si la Courageuse parle avec autant d’éloquence de ce qui devrait changer dans le processus judiciaire, c’est parce que ce même processus continue d’être, pour les femmes, une épreuve à surmonter, loin d’une expérience de libération de la parole.
Autour d’un café, Annick rappelle que la première fois qu’elle s’est rendue à la police pour parler du viol qu’elle a subi, elle ne s’imaginait pas se retrouver elle-même au cœur d’une lourde procédure. C’est qu’elle avait entendu d’autres femmes prendre la parole — Pénélope McQuade, Julie Snyder, notamment — et qu’elle s’est dit, en quelque sorte, « moi aussi ». L’intention première était d’être utile en ajoutant son expérience aux dénonciations des autres. Lorsque les autorités lui ont dit que sa propre déposition pouvait donner lieu à des accusations criminelles, elle en a été surprise. Et a décidé d’avancer.
C’est ainsi qu’elle est devenue « experte » malgré elle du vécu et du statut de la victime dans le système criminel. Les avocats de Rozon avaient eu près de deux ans pour préparer leur défense, avec sa propre déposition en main. La version des faits présentée en Cour est donc construite point par point pour répondre à ce qu’Annick Charette avait initialement dit à la police, sans être elle-même bien sûr préparée par une équipe d’avocats. La Couronne, elle, doit contre-interroger à partir du récit mis en avant par la défense — sans bien sûr prendre deux ans pour préparer la réplique. Ne serait-ce qu’avec les délais accordés de part et d’autre, on voit déjà l’asymétrie monstre du système.
Et c’est surtout que la victime, elle, n’a pas droit à la représentation. Annick me raconte, vu sa propre expertise des médias et du milieu culturel, comment elle pouvait identifier des incohérences dans la version de Rozon que le procureur — qui ne travaille pas pour elle — ne relevait pas. Elle était assise là, impuissante, devant une pièce de théâtre qui la concernait pourtant dans sa plus grande intimité. Et si Rozon ou ses avocats s’en prenaient à son caractère ou à sa réputation dans leur défense, elle n’avait pas le droit de répondre.
En conférence de presse mardi, Annick Charrette avait déjà dit : « Tout au long du procès pénal, la victime est laissée à elle-même, elle n’est qu’un témoin sans droit de parole ni représentation. Un déséquilibre incroyable dans un procès qui ne se résume qu’à deux versions qui s’affrontent. » On comprend bien le commentaire. Elle ajoutait : « Et il faut le dire, dans le droit civil et pénal, un procès pour viol est avant tout un procès de la crédibilité et des comportements de la victime, avant d’être un procès des faits de l’agresseur. »
Pour Annick, le document qui a eu une incidence énorme dans sa propre compréhension du problème systémique, c’est le rapport d’expertise déposé par la sociologue Sandrine Ricci et la psychologue Karine Baril. En plus de 80 pages, les deux chercheuses déboulonnent les mythes et préjugés sur les victimes d’agression sexuelles, leur psychologie, leurs comportements, leurs traumatismes, et la manière dont ils s’expriment. Il est d’ailleurs très clair, lorsqu’on parcourt la décision rendue, que la Cour s’est largement appuyée sur ce rapport pour étayer ses propres conclusions.
Pourquoi les femmes ont-elles tendance à figer lorsqu’elles sont agressées ? Pourquoi certaines continuent-elles à parler avec leurs agresseurs ? Pourquoi les trous de mémoire sont-ils courants ? Qu’est-ce qui les motive à dénoncer ? Pourquoi ça prend souvent des années avant de porter plainte ? Quels sont les effets du traumatisme sur le système nerveux ? Pourquoi les femmes qui figent sont-elles particulièrement sujettes à développer un syndrome de choc post-traumatique ? Comment survivre à une agression sexuelle peut-il bouleverser la vie intime et relationnelle d’une victime pour les décennies à venir ? Comment est-ce que les antécédents de victimisation, notamment dans l’enfance, constituent des facteurs de risque de l’agression sexuelle ?
Toutes ces questions fondamentales sont explorées dans le rapport de Ricci et Baril. Le plus souvent, tant le public que les juristes connaissent mal ces questions. Et ça fait partie du problème. Annick me rappelle qu’avant 1983, les femmes avaient besoin d’une preuve corroborative pour porter plainte pour viol. Parce qu’on s’imaginait que la motivation d’une femme de porter plainte, c’était de nuire à l’homme. « Tu imagines, cette perspective-là était inscrite dans le droit. » Elle rappelle aussi que ce n’est pas parce que le droit a évolué que les mentalités ont suivi.
L’idée que les victimes doivent avoir honte, qu’elles ont été salies, qu’elles sont sales, vicieuses, délurées, et qu’elles cherchent à nuire… tout ça continue d’entourer, tant bien que mal, notre culture et donc notre justice. D’où la force révolutionnaire de cette idée : présomption d’honnêteté.
Par où commencer, selon Annick Charrette ? Premièrement, donner une représentation aux victimes dans le processus criminel, comme c’est déjà le cas en France, par exemple. Deuxièmement, en finir une fois pour toutes avec l’invocation des « mythes et préjugés » sur les victimes d’agression, même au civil. Troisièmement, recalculer complètement les dommages et donc les compensations possibles pour les femmes au civil : comment est-il possible, en 2026, que de se faire violer donne droit à une compensation bien moindre que de se faire entacher sa réputation en diffamation, par exemple ? En s’appuyant sur le rapport Ricci et Baril, on peut déjà mieux quantifier l’impact d’un viol.
Déjà, avec ces trois éléments, on avancerait pas mal.




