Une coroner demande une escouade pour forcer la DPJ à collaborer

Il avait 16 ans.
La coroner Julie-Kim Godin a enquêté sur le suicide de cet adolescent qui est passé au travers de plusieurs mailles de filet, pour qui plusieurs signalements faits à la DPJ n’ont pas été retenus. Il n’allait plus à l’école depuis presque quatre ans, vivait dans une famille juive «fragile», avait des idées très noires, glissait entre les doigts des médecins et de tous ceux qui tentaient de l’aider.
Ce sont eux qui imploraient la DPJ d’intervenir.
«Entre 2019 et 2024, s’est progressivement dessinée une trajectoire marquée par la multiplication d’éléments préoccupants et de facteurs de vulnérabilité», résume la coroner dans son rapport de 12 pages publié le 1er avril.
«À compter de septembre 2021, des consultations et des signalements ont été faits auprès de la DPJ Batshaw […], notamment en raison de préoccupations liées au développement de [X*], à ses troubles mentaux, à son refus persistant de fréquenter l’école, à son isolement et à son environnement.
«La DPJ a alors décidé de ne pas retenir de signalement, considérant que [X] avait accès à des services en santé mentale.»
Un signalement a été retenu en septembre 2022, mais il n’y a pas eu de suite. Un second a été retenu l’année suivante, mais «à la suite d’un changement d’intervenant et d’orientation, la requête est retirée par la DPJ en mars 2024. En d’autres termes, la DPJ s’est désistée de sa demande de protection.»
Un mois plus tard, il louait la chambre d’hôtel.
«Ce qui m’a frappée le plus, insiste la coroner au bout du fil, c’est le nombre d’intervenants, de professionnels de la santé, de personnes bien intentionnées, bienveillantes, qui l’entouraient, mais que, malheureusement, ces gens-là n’ont pas été en mesure de travailler en concertation pour prévenir ultimement le décès qui est survenu.»
Pendant cinq longues années, «malgré toutes leurs bonnes intentions, la situation s’est détériorée.»
Même si, en 2022, il a été transporté dans un hôpital pour enfants, même si ceux qui essayaient de le soigner ont appelé la DPJ à l’aide. «Des professionnels estimaient alors que le développement de [X] était compromis et que l’intervention de la DPJ était essentielle afin de soutenir la mise en œuvre du plan de soins et éducatif», écrit la coroner.
Leurs signalements ont été balayés du revers de la main. «Malheureusement, l’approche de la DPJ, m’explique-t-elle, ça semblait être que, étant donné qu’il y a des professionnels de la santé impliqués, on n’interviendra pas.»
On a laissé ce jeune s’enliser. «On voit qu’au début, le jeune collabore un tant soit peu, et puis au fil du temps, sa condition se détériore, il s’éloigne, jusqu’à ce qu’il coupe les liens avec les professionnels de la santé.
«[…] Je pense que tout le monde était bien intentionné au niveau du réseau de la santé, mais ils se butaient littéralement à un mur et avaient besoin de leviers qu’ils n’avaient pas. La DPJ aurait possiblement pu intervenir auprès du jeune pour traverser ce mur-là.»
Elle aurait aussi pu allumer – et intervenir – quand il y a eu des signalements.
Et encore aurait-il fallu qu’elle l’aide pour vrai. Pas comme en septembre 2022, quand elle a retenu finalement un signalement, où elle a si peu agi que les professionnels de la santé «croyaient même que la DPJ n’était pas impliquée», lit-on dans le rapport de la coroner.
«Sur la base du dossier transmis, [X] n’a pas été rencontré et aucun plan d’intervention structuré ni mesure n’ont été mis en place. […] Les intervenants du réseau de la santé ne semblent pas avoir été consultés ni impliqués.»
On n’a rien fait, finalement.
Et Me Godin n’a pas trouvé grand-chose dans le dossier. «L’absence de notes détaillées quant aux démarches effectuées limite au surplus la traçabilité du processus décisionnel et des interventions.
«[…] Cette situation est particulièrement préoccupante, considérant le rôle important de la DPJ en matière de protection de l’enfant et le nombre de signalements faits.»
Devant ce troublant constat, la coroner recommande que le Québec se dote d’«une équipe de crise et d’intervention jeunesse spécialisée, intersectorielle et multidisciplinaire, à portée provinciale, mandatée pour soutenir les équipes traitantes, intervenir en cas d’impasse majeure».
En entrevue, elle m’explique que cette nouvelle escouade doit être indépendante de la DPJ. «C’est quelque chose en parallèle. Il faut mettre en œuvre un mécanisme pour que cette équipe tactique agisse comme chef d’orchestre, pour pouvoir intervenir auprès de ces jeunes-là lorsque les professionnels ou les intervenants sont face à un mur et ne savent plus quoi faire.»
La coroner plaide aussi pour une meilleure prise en charge des problèmes de santé mentale.
«Il y a de plus en plus de jeunes qui vivent des troubles, des enjeux très, très complexes qui peuvent multiplier les facteurs de risque. Et pas juste au niveau mental, ça peut être des enjeux de dépendance, ça peut être de vivre dans un milieu vulnérable ou de vivre des situations d’itinérance. Donc, il faut faire en sorte que tous les milieux se parlent pour qu’on puisse intervenir.»
Elle me l’a répété plusieurs fois, parce que c’est essentiel, il faut que «tout le monde travaille ensemble pour le bien du jeune et non pas se lancer la balle. […] Ici, visiblement, la DPJ n’a pas travaillé main dans la main avec le réseau de la santé.»
La DPJ n’a même pas tendu la main.
La DPJ a tout bonnement tourné le dos à sa raison d’être, à sa mission d’être les soins intensifs de l’enfance. C’est pour ça qu’elle a été créée en 1978, pour ça qu’on lui a donné d’énormes pouvoirs pour secourir les «enfants maltraités et les délinquants juvéniles», disait-on à l’époque.
Le gouvernement avait aussi promis «un Comité de protection qui agira en quelque sorte comme un ombudsman des enfants», a rappelé un reportage de Radio-Canada, en 2021.
On attend toujours.
* L’anonymat du jeune doit être préservé



