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Christine Fréchette | La course au printemps

Peut-être qu’il faudrait cesser les analogies entre Christine Fréchette et Mark Carney. « Peut-être » dans le sens de : assurément, et maintenant.


Publié à
5 h 00

Les deux ont été décrits comme étant cérébraux et peu flamboyants. Mais pour le reste, la première ministre – que son entourage appelle désormais Madame – a peu à voir avec son vis-à-vis fédéral.

Sans la comparer à lui, on lui demande de répéter son exploit. Or, elle évolue dans un autre univers.

Lui ne siégeait pas dans le gouvernement impopulaire avant d’en devenir le chef. Il menait – sauf au Québec – une course à deux partis. Et surtout, il défend le pays contre Donald Trump, un combat rassembleur qui a contribué à sa popularité.

Rien de tout cela ne s’applique à Mme Fréchette.

On peut juger les attentes à son endroit déraisonnables, presque cruelles. Comment réussir à la fois à maintenir l’unité du parti et à incarner la rupture ?

Mais son entourage voit les choses autrement. Mme Fréchette ne peut que surprendre. Les prochaines semaines seront toutefois décisives. Pendant la prorogation de l’Assemblée nationale, les projecteurs sont braqués sur elle.

Elle parle désormais avec l’autorité et la liberté de la première ministre. Et son auditoire n’est plus le petit groupe des membres de la CAQ. Elle s’adresse à la population générale. Rien ne l’empêche désormais d’exprimer sans gêne ses valeurs et ses idées pour se faire connaître.

Les probabilités sont contre elle, bien sûr. Mais avec à peine 10 % des intentions de vote, elle ne peut que surprendre, et le statut de négligée a des avantages.

On connaît assez bien le plan de match de Mme Fréchette pour l’économie.

Il se décline en deux volets.

Le premier est plus politique, voire clientéliste. Elle accumulera les annonces pour réduire le coût de la vie : éliminer la taxe sur les produits d’épicerie, retourner les prétendues recettes générées par l’État à cause de la hausse du prix de l’essence et abolir les droits de mutation pour les premiers acheteurs immobiliers. Seule la première mesure profitera aux gens dans le besoin. Pour les deux autres, l’effet risque d’être faible, au mieux.

Le deuxième volet est plus structurant. Elle veut simplifier la vie des PME et leur faciliter entre autres l’accès aux appels d’offres. Le droit acquis pour les immigrants travailleurs et étudiants étrangers les soulagera aussi.

Mais ce n’est pas ainsi qu’elle relancera son parti. À la CAQ, tous les regards se tournent vers elle pour un autre enjeu : le nationalisme.

Dimanche à Drummondville, son discours a laissé l’aile bleue sur sa faim. Celui de son assermentation mercredi ne les a pas rassasiés.

Depuis 2022, les caquistes ont multiplié les mesures nationalistes sur la laïcité et la langue. Que faire de plus ? Même s’il reste moins de couches à ajouter, Mme Fréchette a des options.

Le premier dossier à régler est le projet de constitution. On ignore encore si Simon Jolin-Barrette en restera responsable. Cette décision aura valeur de symbole. Selon mes informations, Mme Fréchette voudra encore en faire avancer l’étude. Elle ne l’adoptera toutefois pas sans l’appui d’un autre parti. Mais à moins d’un revirement majeur, les libéraux, péquistes et solidaires ne lui offriront pas cette victoire.

Mme Fréchette proposera d’appliquer la loi 101 pour la formation professionnelle et aux adultes. Elle pourrait en profiter pour éliminer des tracasseries qui embêtent les entreprises sans aider le français – je n’ai pas d’indication que c’est son plan.

D’autres idées existent. Le ministre de la Culture, Mathieu Lacombe, prépare une Stratégie sur l’audiovisuel. Cela peut sembler aride. Mais si la prochaine génération vit devant son écran en anglais, notre culture est menacée.

Ces mesures ne suffiraient pas à faire bouger l’aiguille. L’ingrédient qui manque est à la fois plus abstrait et simple. C’est sa capacité à incarner la cause.

À l’interne, des gens souhaitent que Mme Fréchette fasse plus d’efforts pour afficher son nationalisme. En parlant de ses racines, de sa volonté de défendre le Québec ou même de ses coups de cœur culturels.

Le Québec est toujours en tension avec le fédéral. Pour prévoir comment un chef y réagira, on se rabat sur ses convictions nationalistes.

Les perceptions comptent donc. Mais les résultats ne nuisent pas non plus. Parmi les négociations qui traînent avec Ottawa, il y a celles pour obtenir les enveloppes destinées aux infrastructures et aux communautés autochtones, afin d’accélérer le développement d’Hydro-Québec. Et bien sûr, il y a l’entente historique espérée pour Churchill Falls. Elle se négocie avec Terre-Neuve-et-Labrador, mais le fédéral pourrait agir en facilitateur.

L’immigration sera aussi un enjeu crucial. Il est difficile d’imaginer que Jean-François Roberge conservera ce ministère. Il lui faudrait offrir un droit acquis pour les sacrifiés du Programme de l’expérience québécoise, une mesure contre laquelle il s’est battu.

La solution de compromis de Mme Fréchette ne fera pas consensus. Le danger est toutefois ailleurs. L’immigration est devenue la nouvelle version du troisième lien pour la CAQ : un dossier clivant sur lequel le parti a changé d’idées trop souvent, et a perdu sa crédibilité.

Il est impossible de plaire à tous. Mais on peut être clair et s’assumer. Ce pourrait même devenir l’atout de Mme Fréchette.

Elle est accusée d’être « rouge ». Son adversaire libéral Charles Milliard maintient le flou sur le renouvellement de la disposition de dérogation pour protéger les lois sur la laïcité et le français. On anticipe que cela fera partie de sa stratégie : en forçant son rival à se positionner, elle s’en démarquera.

C’est loin d’être gagné pour elle. Mais contrairement à Mark Carney, elle n’a pas hérité d’une cause gagnante. Le sablier est retourné.

Pour elle, la chance de faire une bonne première impression ne durera qu’un printemps.

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