Éditorial de Brian Myles | L’audace lamentable de Carney

En 2019, les Nations unies recrutaient un économiste de réputation internationale comme envoyé spécial pour le financement de l’action climatique. Il était tout emballé par son mandat visant à « insuffler de l’ambition » à ce projet vital. Le changement climatique représente « une menace existentielle », disait-il, déterminé à agir pour que les économies de la planète se mobilisent sur la question de la carboneutralité.
Celui qui fut jadis envoyé spécial a aujourd’hui plus de pouvoir d’influence que jamais dans son illustre carrière depuis lundi. Mark Carney est le premier ministre d’un gouvernement majoritaire libéral. Comme premier geste significatif, il a choisi d’offrir un bonbon aux automobilistes en suspendant jusqu’à la fête du Travail la taxe d’accise de 10 cents sur le prix du litre d’essence et de 4 cents sur le prix du diesel. Un Pierre Poilievre n’aurait pas fait autrement.
Tout à coup, Mark Carney ressemble à son prédécesseur clientéliste, Justin Trudeau, qui avait distribué les étrennes avant Noël en suspendant la TPS sur une panoplie de produits… y compris les sapins de Noël ! Le premier ministre a justifié sa décision par la flambée des prix à la pompe occasionnée par la guerre des États-Unis et d’Israël contre l’Iran. La paralysie du détroit d’Ormuz compromet environ le cinquième des exportations mondiales de pétrole, l’Iran et les États-Unis empêchant tous les deux la circulation des navires. La hausse des prix pourrait survivre au conflit, qui a exposé la fragilité de la chaîne d’approvisionnement et la facilité déconcertante avec laquelle une poignée de drones pouvaient fermer le robinet mondial du pétrole. Si bien qu’il est permis de se demander si l’allégement temporaire ne deviendra pas permanent, comme en Ontario.
Selon les estimations qui ont été faites, la mesure du gouvernement Carney permettra aux automobilistes d’économiser environ 5 $ à la pompe toutes les semaines. Les consommateurs les plus énergivores, au volant de véhicules utilitaires sport ou de camionnettes, seront les plus avantagés. Mais encore faudra-t-il que les détaillants et les pétrolières résistent à l’envie d’augmenter les prix par appât du gain. De nombreux experts ont exprimé leur scepticisme à ce chapitre. Qui plus est, le fédéral n’a pris aucune mesure pour s’assurer que les économies profiteront réellement aux automobilistes.
La seule certitude, c’est qu’Ottawa se privera de recettes s’élevant à 2,4 milliards, alors qu’il projette déjà un exercice déficitaire de 65 milliards. Les revenus des provinces seront aussi affectés, car les taxes de vente sont calculées en incluant la taxe d’accise. Pour les finances publiques du Québec, le manque à gagner est évalué à moins de 40 millions.
Le manque d’équité est flagrant. Cette mesure ne fait rien pour les ménages à faible revenu, qui n’ont pas de voiture, ou ceux qui ont fait le choix conscient et responsable de privilégier les transports actifs ou collectifs dans leurs déplacements, dans les régions où cela est possible, évidemment. Si l’inflation revient au galop dans l’économie canadienne en raison du conflit au Moyen-Orient, le prix de l’essence ne sera pas l’unique source d’insécurité pour les Canadiens. Les prix des biens, des aliments et des fertilisants seront aussi aspirés à la hausse.
Les jeunes, les familles, les personnes à faible revenu et les agriculteurs seront les premiers à subir les contrecoups de la contraction économique. Le gouvernement Carney aura-t-il la mansuétude de se pencher au chevet de ces citoyens-là avec autant d’attention que pour les automobilistes ? À sa décharge, il a déjà bonifié en début d’année le crédit pour TPS, rebaptisé « Allocation canadienne pour l’épicerie et les besoins essentiels », qui profite à environ 12 millions de Canadiens. On parle ici de sommes de 130 $ à 270 $ par année. Il a aussi réintroduit des subventions incitatives à l’achat de véhicules électriques.
Du point de vue de la lutte contre les changements climatiques, le message envoyé par le premier ministre Carney est dévastateur. La suspension de la taxe sur l’essence, même de manière provisoire, s’inscrit dans une logique d’apaisement à l’égard de l’industrie pétrolière. Elle se situe en droite ligne avec l’abandon de la taxe carbone, l’assouplissement des critères environnementaux pour la réalisation de projets d’infrastructures d’intérêt national ou encore la relance du projet d’oléoduc entre la Colombie-Britannique et l’Alberta. Le titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC, Pierre-Olivier Pineau, a résumé la décision en un mot pour la symbolique qu’elle revêt : « lamentable ».
Le premier ministre se souvient-il encore de l’écho lointain de Greta Thunberg ? Deux mois avant qu’il accepte le poste d’envoyé spécial pour le financement de l’action climatique, la jeune militante avait prononcé un discours mémorable à la tribune de l’ONU. « How dare you ? »




