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La Presse au Liban | « Comment croire à la paix ? »

Après 46 jours d’affrontements entre le Hezbollah et l’armée israélienne, le Liban est entré, vendredi, dans une trêve de 10 jours qui incite les déplacés du sud du pays à la prudence plutôt qu’à l’enthousiasme.


Publié à
5 h 00

Hugo Lautissier

Collaboration spéciale

(Beyrouth) Partir ou rester ? C’est la question qui revient sur les lèvres du million de déplacés du sud du Liban en ce premier jour de cessez-le-feu, vendredi 17 avril.

Sur le front de mer, des centaines de tentes posées à même le sol attendent de connaître leur sort. Une famille de Syriens plie bagage. Ils viennent de la banlieue sud de Beyrouth, la zone la plus bombardée de la capitale libanaise. « On rentre au moins pour 10 jours et après on verra bien », explique le père de famille. La tente, elle, reste sur place, au cas où.

Les déplacés du front de mer sont les laissés-pour-compte de la guerre entre le Hezbollah et Israël, ceux qui n’ont pas trouvé de place pour les accueillir dans les centaines d’abris répartis aux quatre coins de la capitale.

PHOTO HUGO LAUTISSIER, COLLABORATION SPÉCIALE

Une famille quitte son abri sur le front de mer de Beyouth pour rejoindre la banlieue sud.

Plus loin, une autre famille empile ses affaires dans une remorque : « On rentre dans la banlieue sud, nous y louons un appartement. Mais notre vraie maison est à Khiam, dans le sud du Liban, il n’y a plus rien là-bas. On est partis pendant la précédente guerre et on n’a jamais pu rentrer après ça », explique Ahmad Khalil, 38 ans.

Plus loin, le stade Camille-Chamoun, à la lisière de la banlieue sud de Beyrouth, accueille 1300 personnes déplacées dans des tentes de fortune depuis le début de la guerre, le 2 mars dernier.

« Nous espérons rentrer bientôt, bien sûr, mais pas maintenant, dit-il. Si les Israéliens ne se retirent pas du Sud, comment croire à la paix ? » Originaire d’un village proche de Nabatieh, dans le sud du Liban, Ahmad*, la soixantaine, a pris sa décision. De toute façon, il n’a plus d’argent pour rentrer au village, et sa maison a été bombardée. Avec ses six enfants, il préfère rester au stade, malgré les conditions de vie difficiles.

PHOTO HUGO LAUTISSIER, COLLABORATION SPÉCIALE

Des enfants déplacés du sud du Liban jouent au soccer dans les travées du stade Camille-Chamoun.

Trêve fragile

Depuis le cessez-le-feu, une quarantaine de familles seulement ont pris le chemin du retour, d’après les volontaires de la Croix-Rouge sur place. « L’armée libanaise dit qu’elle sécurise le retour des gens dans leurs villages. Tant mieux. Mais ce ne sont pas eux qui pourront nous protéger d’Israël s’ils recommencent à attaquer », ajoute Yasmine*, une Libanaise originaire de la région de Tyr, assise sur les escaliers du stade. Elle hésite à partir dans les prochains jours.

« On attend un accord solide, et pas des promesses vides. Nétanyahou prétend vouloir la paix, mais il n’y a que la guerre qui l’intéresse », ajoute une voisine de tente qui ne souhaite pas retourner à Tyr pour l’instant.

« J’ai trois enfants. Pendant le dernier cessez-le-feu, il y avait des frappes constantes dans mon village. C’est encore ce genre de trêve à laquelle on va avoir droit ? », ajoute-t-elle.

Les Libanais ont de bonnes raisons de rester prudents. L’accord temporaire de 10 jours est censé déboucher sur des négociations directes entre Israël et le Liban, ce qui n’est pas arrivé depuis plus de 30 ans. Les tirs de célébration et les feux d’artifice du Hezbollah dans la banlieue sud, dans la nuit de jeudi à vendredi, mimant une victoire que l’on peine à discerner, n’ont pas trompé grand monde. La situation reste incertaine.

PHOTO HUGO LAUTISSIER, COLLABORATION SPÉCIALE

Un portrait du défunt leader du Hezbollah Hassan Nasrallah, dans la banlieue sud de Beyrouth

Des violations de la trêve ont déjà été observées depuis son entrée en vigueur, avec des frappes de l’État hébreu dans le sud du Liban. La question du retrait de l’armée israélienne du sud du pays, réclamé par l’État libanais, et celle du désarmement du Hezbollah, exigé par le gouvernement Nétanyahou, restent entières.

PHOTO HUGO LAUTISSIER, COLLABORATION SPÉCIALE

Un immeuble partiellement détruit dans le quartier Corniche Al Mazraa, à Beyrouth.

Enfin, l’expérience du dernier cessez-le-feu, en novembre 2024, violé à 15 400 reprises par l’État hébreu, a de quoi doucher les espoirs des plus optimistes.

Pourtant, vendredi matin, plusieurs milliers de déplacés du sud du Liban ont pris la route du sud, comme ils l’avaient déjà fait à l’issue du dernier cessez-le-feu, le 27 novembre 2024, en dépit des appels à la prudence des autorités libanaises et du Hezbollah.

À Corniche al-Mazraa, un quartier mixte de la capitale, on se remet encore de la frappe du 8 avril, qui a entièrement détruit un immeuble et tué au moins sept personnes, dans la plus grande vague de bombardements depuis le début de la guerre. Cent frappes en moins de dix minutes se sont abattues sur tout le territoire pour un bilan de 357 morts et 1223 blessés. La veille, les Libanais s’étaient endormis avec l’espoir d’être intégrés au cessez-le-feu entre l’Iran et les États-Unis.

PHOTO HUGO LAUTISSIER, COLLABORATION SPÉCIALE

Des ouvriers déblaient les gravas dans le quartier Corniche al Mazraa, cible d’une frappe israélienne, le 8 avril dernier.

Dix jours plus tard, des ouvriers continuent de déblayer les gravats, pendant que les habitants des immeubles voisins s’affairent à changer les vitres et le mobilier endommagés par le souffle de l’explosion.

« On espère que cette fois, le cessez-le-feu va tenir, explique un jeune homme du quartier aux abords de l’immeuble détruit. Ce pays mérite la paix éternelle. » Hamza*, un jeune Syrien de 20 ans, originaire de la région d’Alep, était responsable du stationnement de l’immeuble. Ce n’est désormais plus qu’un vaste amas de voitures calcinées, empilées les unes sur les autres.

Il ne rêve plus que d’une chose : quitter le pays. « Qu’est-ce qui va changer avec l’instauration de la trêve ? Regardez cet immeuble : il y avait sûrement un membre du Hezbollah à l’intérieur et les Israéliens l’ont fait sauter intégralement avec les civils. Avec les clauses actuelles du cessez-le-feu, ils pourraient recommencer sans qu’il y ait la moindre conséquence. »

* Ces témoins ont demandé à taire leur nom de famille pour des raisons de sécurité.

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