Un fils «sans scrupule» extorque près de 100 000 $ à son père âgé

Les cas d’exploitation auprès de personnes âgées et handicapées sont en augmentation au Québec. Celui bouleversant de la famille Jacques a connu son dénouement devant le Tribunal des droits de la personne, la semaine dernière, à Québec.
Le père d’Éric Jacques est un homme qui mène une vie simple. Né en 1936, Marcel* a commencé à travailler dès ses 14 ans. Peu scolarisé, il a misé sur le travail de ferme, puis en usine.
À la retraite depuis l’an 2000, il consacre la majeure partie de son temps à l’entretien de son grand terrain dans Lotbinière, en Chaudière-Appalaches.
Marcel a perdu son épouse en 2016, et est resté très affecté par son départ. Depuis, son réseau social se limite aux relations de voisinage.
Cet homme aujourd’hui âgé de 90 ans ne se déplace jamais bien loin de son domicile pour ses courses. Il évite aussi de circuler sur les autoroutes, n’a pas de cellulaire ni de connexion internet à son domicile.
Éric Jacques était le seul de ses quatre enfants à habiter près de chez lui. La semaine dernière, une juge a conclu que l’homme a exploité son père, pendant de longues années.
«Mon père a travaillé toute sa vie au salaire minimum. Il a tout perdu», laisse tomber la fille de Marcel, en entrevue avec Le Soleil.
«Cet homme a appauvri quelqu’un déjà sur le seuil de la pauvreté. Mon père aurait pu s’offrir un peu plus de luxe pour les dernières années de sa vie, mais il n’aura même pas droit à ça. Comment peut-on être aussi ingrat?» raconte-t-elle avec émotion.
Pour préserver la dignité de son père, sa fille a demandé à ce que son identité ne soit pas dévoilée, et la sienne non plus. Le Soleil a choisi de respecter son désir.
«Ça a été un processus très éprouvant et exigeant pour lui. Une crainte demeure toujours. Je ne veux pas que la médiatisation lui cause encore plus de stress», souligne sa fille.
Le nom d’Éric Jacques, lui, paraît dans l’article. Il ne garde aucun contact avec sa famille depuis les événements.
«Depuis le début de cette histoire, mon père a honte. Il se traite de vieux fou et dit que c’est de sa faute. Alors que ce n’est pas du tout le cas.»
Marcel, qui veut protéger son identité, était toutefois d’accord pour que sa fille nous confie cette histoire. «Si ça peut aider d’autres personnes, alors tant mieux», a-t-il dit.
Chantage et menaces
Marcel avait l’habitude de donner de petits montants d’argent à son fils, pour l’aider.
À partir de 2018, Éric Jacques visite son père seulement pour lui réclamer ces sommes. Deux ans plus tard, les demandes deviennent plus «fréquentes et insistantes», peut-on lire dans la décision du Tribunal.
L’homme de 52 ans essaie «d’influencer, de contrôler et de manipuler» son père pour qu’il l’aide à faire face aux difficultés financières qu’il prétend rencontrer.
Avec la pandémie, Marcel se trouve aussi plus isolé.
Pour convaincre son père de lui donner de l’argent, Éric Jacques utilise son fils. Il prétend entre autres ne pas avoir assez d’argent pour le nourrir.
Sachant combien son père était attaché à son petit-fils, Éric Jacques ajoutait au chantage en menaçant de couper les liens entre eux s’il n’avait pas les sous espérés.
En 2022, la situation atteint un point culminant. Marcel débarque en panique chez son voisin, une bonne connaissance.
«Il leur dit, à son épouse et lui, qu’Éric est en train de vider son compte de banque, qu’il détient ses cartes de crédit et de guichet, ainsi que la clé de sa boîte postale», peut-on lire dans la décision.
Le voisin lui recommande de changer son numéro d’identification et de prévenir sa fille de la situation. Mais deux semaines plus tard, Marcel revient en larmes chez son voisin : il va perdre sa maison s’il ne fait pas les virements exigés par son fils.
Éric Jacques menace même son père de revenir bientôt avec les policiers.
«[Marcel], fragilisé par l’âge, la perte de sa conjointe, l’isolement, la crainte d’être agressé par son fils et celle de perdre tout contact avec son petit-fils, est devenu impuissant face à son fils Éric», résume le Tribunal des droits de la personne.
Un gouffre financier
La fille de Marcel se rend chez son père deux jours après son appel. Elle regarde ses relevés bancaires.
«Je savais que mon père pouvait aider mon frère, mais de voir l’ampleur de ce gouffre financier là, ça a été le choc. Des sommes astronomiques avaient disparu», témoigne la femme.
Trois mois ont été nécessaires pour déchiffrer l’ampleur des problèmes financiers. Éric Jacques avait fait plusieurs demandes de financement au nom de son père, et avait même réussi à avoir une carte de crédit à son nom, directement lié au compte de Marcel.
«C’est totalement impossible que quelqu’un sans support puisse se sortir de ça. Oui, il y a des organismes, mais ça prend de l’accompagnement. Mon père ne comprenait rien de tout ça.»
Marcel n’a jamais fait appel au crédit. Il tient tous ses comptes à la Caisse populaire de Desjardins et n’a jamais utilisé le guichet automatique. Il évitait les dettes depuis toujours.
Après une première analyse de la situation et devant la détresse de son père, la fille de Marcel a contacté la Sûreté du Québec et la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) pour porter plainte.
«Mon père a droit à la justice, il a droit d’être respecté et il a droit à sa dignité.»
Devant les tribunaux
Des accusations criminelles contre Éric Jacques sont déposées en juillet 2022. Au même moment, la CDPDJ lance une enquête en faveur de Marcel et conclut qu’il a été victime d’exploitation.
Le processus judiciaire criminel se termine par un acquittement deux ans plus tard, le juge Pierre L. Rousseau ayant soulevé le doute raisonnable.
«Aucun parent ne devrait vivre ça, comparaître contre ton enfant, car il a abusé de ta confiance», souligne la fille de Marcel, qui se souvient du douloureux témoignage de son père.
Devant ce premier échec, la fille de Marcel n’a pas baissé les bras.
Avec le jugement devant le Tribunal des droits de la personne, au civil, Marcel a le sentiment d’avoir été cru. Et sa fille est soulagée d’avoir obtenu une sorte de justice.
La juge Magali Lewis conclut sans hésitation qu’Éric Jacques a utilisé l’intimidation pour récolter de l’argent auprès de son père. Ce comportement augmente la gravité de ses actions.
Éric Jacques devra rembourser près de 90 000 $ à titre de dommages-intérêts matériels, 15 000 $ pour préjudice moral et 3000 $ pour des dommages-intérêts punitifs.
«Abuser de la confiance de son père vieillissant, accablé par la perte de sa conjointe et l’isolement, est certainement un comportement qui suscite l’indignation et la révolte. […] Éric a sciemment créé et maintenu un sentiment de crainte chez son père pendant près de quatre ans», écrit le Tribunal.
Un message
«On a déjà oublié les sous, ils sont irrécupérables. Mais il faut que le jugement laisse des traces», insiste la fille de Marcel.
Après tout ce processus, elle est d’avis que la société québécoise doit en faire plus pour prévenir l’exploitation des personnes âgées.
«Comment la banque peut-elle manquer autant de sensibilité? Il y avait des drapeaux rouges. Il faut que le système s’en mêle. Il faut des chiens de garde. La sensibilisation doit se faire auprès des institutions et des proches», soulève-t-elle.
Marcel avait bel et bien signé des documents de financement pour Éric. Décidément, il n’a jamais compris ce que tout ces papiers impliquaient. Sa fille est sidérée de savoir que des préposés ont laissé la situation aller.
«Il faut que les personnes âgées soient bien entourées. Et pour les proches, comme les voisins, il faut être attentifs, à l’écoute. Il faut oser demander de consulter les relevés bancaires, juste pour vérifier», insiste la fille de Marcel.
L’EXPLOITATION EN HAUSSE
L’histoire de cette famille n’est pas unique.
La CDPDJ remarque une augmentation de 113% des cas d’exploitation de personnes âgées ou handicapées depuis les cinq dernières années.
D’une part, le rôle de la CDPDJ est mieux connu et donc, plus sollicité.
«D’autre part, l’effet d’une population vieillissante accentue le nombre potentiel de situations d’exploitation des personnes aînées, et ce notamment, si un contexte économique difficile est présent», intervient la direction des communications de la CDPDJ.
La Commission agit dans ces types de dossiers dans l’intérêt public, et en faveur des victimes alléguées.
Dans sa décision, la juge Lewis indique également que le Tribunal des droits de la personne est «de plus en plus» appelé à trancher des litiges en matière d’exploitation financière des personnes âgées.
Le dossier de M. Jacques a été mené par Me Alexandra Tremblay.
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Il est possible de porter plainte ou dénoncer une situation d’exploitation auprès de la Sûreté du Québec, ainsi que sur le site de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (ou par téléphone au 1 800 361-6477).



