Dossier | Tchernobyl, 40 ans après | Le temps figé, une menace qui plane (2 articles)

(Tchernobyl, Ukraine) Cric-cric-cric. Sur une route de la zone d’exclusion, le compteur Geiger de Volodymyr Verbytskyi commence à s’affoler. « C’est pour mesurer le niveau de radiation », explique-t-il.
Publié hier à
5 h 00
Le visage buriné par le soleil, cet ancien liquidateur, terme désignant ceux qui ont été envoyés décontaminer le site de Tchernobyl après la catastrophe, scrute les chiffres qui s’affichent sur son écran.
Passé les premières forêts, le compteur s’emballe un instant, lance un signal d’alerte, puis retrouve son calme.
PHOTO LOUIS LEMAIRE-SICRE, COLLABORATION SPÉCIALE
Le sarcophage du réacteur numéro 4, achevé en 2019, et endommagé par les Russes depuis le début de la guerre
Sur le bas-côté, des symboles radioactifs jaunes parsèment la route. La terre, imbibée de particules, reste dangereuse. Au loin, de poste de contrôle en poste de contrôle, sur une route de poussière amarante, se détache la silhouette massive du sarcophage du réacteur nucléaire de Tchernobyl.
C’est ici qu’en 1986, il y a tout juste 40 ans, s’est écrite cette sombre page de l’histoire. Dans la nuit du 26 avril, le réacteur numéro 4 de la centrale explose : une partie du cœur s’embrase, projetant dans l’atmosphère des particules radioactives.
Les causes de la catastrophe font toujours débat. Pour l’historien ukrainien Serhii Plokhy, l’évènement révèle les failles d’un système soviétique qui privilégiait le secret et la production au détriment de la sécurité.
Il souligne notamment les défauts de conception du réacteur RBMK, connus de l’élite mais dissimulés aux opérateurs.
Dès les premières semaines, environ 600 000 soldats, pompiers et ouvriers, appelés depuis liquidateurs, souvent sans équipements adaptés, sont dépêchés sur le site pour contenir la catastrophe. Volodymyr, originaire de Pripyat, à seulement cinq kilomètres de la centrale, en fait partie. Laconique, il se souvient de semaines et de mois de labeur.
« On se levait, on travaillait toute la journée, on revenait tard le soir et on y retournait. »
PHOTO LOUIS LEMAIRE-SICRE, COLLABORATION SPÉCIALE
Des scientifiques opérant au sein de la zone d’exclusion analysent les niveaux de radioactivité.
Sous une menace constante
Au pied de l’arche, tout semble figé dans les années 1980. À l’intérieur, employés et ingénieurs vêtus d’uniformes en denim bleu indigo passent des tourniquets futuristes chargés de mesurer leur radioactivité.
Le dernier réacteur a cessé de fonctionner en 2000. Mais la centrale emploie toujours du personnel pour superviser le processus complexe de démantèlement et assurer la maintenance des installations de sécurité.
Le réacteur 4, lui, est enfermé sous un deuxième sarcophage, achevé en 2019. Haut de 108 mètres et large de 257 mètres, il est conçu pour confiner le site pendant un siècle.
Située à une dizaine de kilomètres de la frontière biélorusse, la zone d’exclusion a été l’une des premières zones capturées par l’armée russe au début de l’invasion de l’Ukraine.
INFOGRAPHIE LA PRESSE
« Les Russes sont restés du 24 février au 31 mars 2022 », explique Volodymyr Falshovnyk, 61 ans, chef de quart à la centrale. « Dès le début de l’invasion, notre personnel a travaillé sans relâche. Le 20 mars, un accord a été conclu pour permettre la relève. Je faisais partie de l’équipe envoyée pour remplacer les travailleurs. Nous avons traversé la ligne de front, accompagnés par des militaires russes. »
PHOTO LOUIS LEMAIRE-SICRE, COLLABORATION SPÉCIALE
Volodymyr Falshovnyk, 61 ans, chef de quart à la centrale
S’il ne rapporte pas de violences directes, il évoque en revanche un pillage méthodique mené par les forces de Moscou. Dans les laboratoires et les bâtiments administratifs, du matériel scientifique a été emporté, notamment des échantillons destinés à mesurer les niveaux de radioactivité, des disques durs, des documents techniques, mais aussi des véhicules et des ordinateurs.
PHOTO LOUIS LEMAIRE-SICRE, COLLABORATION SPÉCIALE
Kyrylo Akinin, 35 ans, employé d’un laboratoire de la zone chargé de mesurer la contamination radioactive
[Les Russes] pensaient que nous construisions une bombe nucléaire.
Kyrylo Akinin, employé d’un laboratoire de la zone d’exclusion
« Les Russes ont pillé du matériel très coûteux. Depuis, notre travail est devenu beaucoup plus compliqué », explique Kyrylo Akinin, 35 ans, employé d’un laboratoire de la zone chargé de surveiller la contamination radioactive.
Mais au-delà des pertes matérielles, des coupures d’électricité causées par les bombardements et de l’arrêt de certaines coopérations internationales, notamment avec le Japon, c’est surtout la menace d’un retour des troupes russes qui pèse sur le personnel.
Aujourd’hui, nous vivons sous une menace constante. Les sirènes retentissent régulièrement. Des drones passent au-dessus du site.
Volodymyr Falshovnyk, chef de quart à la centrale
« L’un d’eux, en février 2025, a même frappé l’arche de confinement », insiste M. Falshovnyk en pointant l’impact sur le sarcophage. « Personne ne peut dire ce qui va se passer ensuite. »
40 ans après
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La grande roue de Pripyat, rongée par la rouille, au centre de la ville abandonnée
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Le gymnase d’une école abandonnée à Tchernobyl
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PHOTO LOUIS LEMAIRE-SICRE, COLLABORATION SPÉCIALE
Figées dans le temps, des affiches de propagande soviétique sont alignées dans les salles abandonnées des bâtiments du parti.
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Sur la place centrale de Pripyat, des autos tamponneuses mangées par la rouille et les herbes n’attendent plus personne. En 1986, la ville et ses 50 000 habitants ont été évacués en moins de 36 heures. Depuis, plus personne n’y est jamais revenu.
Des figures de Lénine, ici et là, au détour d’une ruelle, surgissent comme les fantômes d’un autre monde. Volodymyr, lui, se promène dans les souvenirs de sa jeunesse.
« J’ai participé à la pose de ces mosaïques », explique-t-il dans l’un des cafés de la ville. « C’est aussi ici que j’ai bu mon premier verre d’alcool », sourit-il.
Au bord de la rivière, il se souvient des soirées d’été avec ses amis et des bateaux qui les emmenaient parfois jusqu’à Odessa.
PHOTO LOUIS LEMAIRE-SICRE, COLLABORATION SPÉCIALE
Volodymyr Verbytskyi contemple une mosaïque qu’il a aidé à poser dans sa jeunesse.
Il faudra encore 300 ans avant que la zone redevienne habitable.
Volodymyr Verbytskyi, ancien liquidateur originaire de Pripyat
Chaque anniversaire reste une épreuve, confie Mykola Yevsiienko, 70 ans, ingénieur lui aussi originaire de Pripyat. À mesure que le 26 avril approche, les souvenirs reviennent en bloc.
« Je me souviens de ce que je faisais, de ma réaction. Mon chef m’a appelé à 5 h du matin. Je lui ai demandé ce qu’il se passait. Il m’a répondu : “Tu verras.” J’ai compris tout de suite que quelque chose de grave s’était produit. »
Il désigne derrière lui un mémorial dédié à ses anciens collègues, pour la plupart morts des suites de la catastrophe.
« Chaque anniversaire est difficile. On repense à tous ceux avec qui on travaillait et qui ne sont plus là. »
La guerre, elle aussi, a apporté son lot de difficultés. Plusieurs laboratoires ont été endommagés ou détruits, explique-t-il.
« Beaucoup de gens sont partis. La situation est plus compliquée que jamais. Mais je continue à travailler ici. C’est toute ma vie. »




