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Dossier | Enquête sur l’Institut Teccart | Du « rêve canadien » au cauchemar (4 articles)

« L’école m’a rendu malade. »


Publié à
5 h 00

Ilyas Bounfit s’est inscrit à l’Institut Teccart à Montréal dans l’espoir d’un avenir meilleur, comme des centaines d’étudiants étrangers chaque année. Autant de jeunes qui y voient un tremplin pour réaliser leur « rêve canadien ».

Le jeune Marocain d’origine vit plutôt un cauchemar éveillé, comme plusieurs autres étudiants qui ont connu un réveil brutal en intégrant le collège, révèle une enquête de La Presse.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Ilyas Bounfit

D’anciens employés, d’actuels étudiants, la mère de l’un d’eux ainsi que des jeunes qui ont étudié à l’Institut Teccart ont décrit à La Presse des lacunes sur le plan de l’enseignement et de l’encadrement pédagogique, dans les services aux étudiants ainsi que dans la gestion du personnel : étudiants changés de programme ou même de campus à leur insu, erreurs administratives aux conséquences graves, communication et encadrement jugés déficients, entre autres.

Une enquête sur « des enjeux de gouvernance » ainsi que « sur le climat au sein de l’institution » a été déclenchée début décembre à la demande de la ministre de l’Enseignement supérieur, Martine Biron, a appris La Presse. « Par respect pour le processus d’enquête », la ministre n’a pas souhaité faire de commentaire pour le moment, indique-t-on à son cabinet.

Le ministère de l’Éducation confirme également qu’une enquête est en cours, mais s’abstient de commenter « des situations spécifiques [lui] ayant été signalées », dit son porte-parole Bryan St-Louis.

L’Institut Teccart a refusé notre demande d’entrevue. Le collège privé a chargé une firme de communication de nous transmettre une réponse écrite non signée. « L’Institut prend très au sérieux l’enquête administrative en cours, à laquelle il collabore pleinement, activement et de bonne foi, y lit-on. L’Institut a remis les documents requis par le Ministère, répondu aux demandes formulées par ce dernier et continue de participer aux démarches d’enquête dans un esprit de transparence et de respect du processus administratif. »

L’Institut Teccart est titulaire d’un permis du ministère de l’Enseignement supérieur l’autorisant à offrir 23 programmes. En cinq ans, le nombre d’étudiants internationaux accueillis par ce collège privé subventionné a connu une hausse fulgurante, de 312 en 2020-2021 à 1835 en 2024-2025, selon les données du Ministère. Le chiffre provisoire fait état de 969 pour l’année scolaire en cours.

Erreurs aux conséquences graves

« Je n’aurais jamais dû choisir Teccart », dit Ilyas Bounfit, le regard triste, attablé devant nous un soir de mars dans un restaurant du Quartier latin. Depuis son admission dans un programme d’informatique, il a été victime de nombreuses erreurs dans son dossier scolaire qui ont eu de graves conséquences sur son statut migratoire.

La Presse a pu corroborer son témoignage auprès de l’orthopédagogue Maude Huard, qui a également accepté de témoigner à visage découvert, se disant bouleversée par la façon dont les étudiants étrangers sont traités à l’Institut Teccart.

PHOTO DENIS GERMAIN, COLLABORATION SPÉCIALE

Maude Huard, ancienne orthopédagogue à l’Institut Teccart

Dénonçant l’absence de soutien de l’établissement scolaire, l’étudiant dit avoir développé des pensées suicidaires et avoir dû être hospitalisé. S’il témoigne, c’est pour éviter à d’autres de rencontrer les mêmes écueils.

Des cours abandonnés ont été transformés en échecs sans explication, affirme-t-il. Parmi ses déboires : un enseignant aurait quitté le collège sans avoir corrigé un examen essentiel à la réussite d’un de ses cours. Plutôt que de faire corriger sa copie par un autre membre du personnel, l’Institut lui aurait attribué la mention « échec ».

La direction lui aurait imposé de reprendre le cours – et de le payer à nouveau. Avec l’aide de Mme Huard, son examen a fini par être corrigé. Il avait bel et bien réussi.

Sa mère a contracté une énorme dette au Maroc pour l’aider à payer ses droits de scolarité, nous confie-t-il. Elle n’a pas les moyens de l’aider davantage ; son père, qui est malade, non plus.

Incapable de renouveler son permis d’études, Ilyas craint de devoir rentrer au Maroc endetté de plusieurs milliers de dollars. Sans diplôme.

« Je ne peux pas rentrer sans diplôme. Je serai un poids pour ma famille, dit-il, désespéré. C’est impossible. » D’où sa phrase : « L’école m’a rendu malade. »

À son arrivée en poste en janvier 2025, Mme Huard a réussi à faire corriger plusieurs erreurs au dossier de l’étudiant international. Mais le mal était fait pour le renouvellement de son permis d’études.

« J’ai fait valoir à la direction de Teccart que c’étaient ses erreurs et qu’elle devrait les corriger auprès de l’Immigration, mais on m’a répondu que ce n’était pas son rôle », déplore celle qui a travaillé au collège privé un peu moins d’un an avant que son poste soit supprimé, en même temps que ceux d’une poignée de collègues, à la fin de l’automne dernier. Plusieurs, dont Mme Huard, ont contesté cette décision en déposant une plainte à la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail.

« Peut-être que je dérangeais parce que je me battais vraiment beaucoup pour les étudiants », lâche-t-elle.

Kathlyne Medrano a observé les mêmes lacunes. À son arrivée à l’Institut Teccart en novembre 2024, la technicienne en éducation spécialisée a un premier choc. « J’arrive dans un cégep ouvert depuis plus de 20 ans et il n’y a rien. Pas de véritable service à la vie étudiante. Pas de code de vie. Aucun dossier ou procédure existante. Je n’avais jamais vu ça », énumère celle qui a 10 ans d’expérience et qui a travaillé en centre jeunesse, dans des écoles primaire et secondaire et des ressources intermédiaires.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Kathlyne Medrano, ancienne technicienne en éducation spécialisée à l’Institut Teccart

Alors que le trimestre a débuté deux mois plus tôt, on lui remet une poignée de dossiers, « en format papier », d’étudiants qui ont des diagnostics, donc des besoins de mesures d’accommodement.

Ces étudiants avaient presque terminé leur trimestre sans que rien n’ait encore été mis en place, dit la technicienne en éducation spécialisée.

Dans son bureau, Mme Medrano a vu défiler de nombreux étudiants étrangers accumulant les échecs depuis plusieurs trimestres, sans que personne ait réalisé de plan de réussite pour leur venir en aide.

Le cas d’Ilyas n’est pas anecdotique, confirment les deux professionnelles ainsi qu’un troisième ancien employé qui a requis l’anonymat par crainte de représailles professionnelles.

Changés de programme à leur insu

À l’Institut Teccart, des étudiants internationaux auraient été admis dans un programme X, mais on leur aurait annoncé – après leur arrivée à Montréal – qu’on les avait déplacés dans un programme Y, qu’ils n’avaient pas choisi, disent deux sources qui y ont travaillé, dont l’orthopédagogue Maude Huard.

Différentes explications sont données : le programme est complet, il n’est pas offert ce trimestre, etc. Une stratégie de la direction pour respecter le nombre de places destinées aux étudiants étrangers, affirment ces mêmes sources. C’est que l’établissement a droit à un nombre limité d’étudiants internationaux inscrits à ces programmes menant à un diplôme d’études collégiales (DEC) ou une attestation d’études collégiales (AEC).

Une étudiante internationale a ainsi débarqué en panique dans le bureau de Maude Huard en août dernier en expliquant qu’elle venait d’apprendre – seulement une fois ici – qu’on la changeait de programme et qu’elle pouvait commencer ses cours… en janvier, soit au trimestre suivant. « Vous imaginez le stress financier », lâche l’orthopédagogue.

Une autre étudiante, admise à un programme offert au campus de Montréal, s’est fait dire qu’elle devait plutôt fréquenter celui de Brossard – Teccart a deux campus – ou bien suivre une formation en ligne. Déjà endettée de milliers de dollars pour venir étudier au Canada, elle a choisi à regret l’option virtuelle, car elle n’avait pas les moyens de se déplacer chaque jour sur la Rive-Sud, raconte Mme Huard, qui a recueilli son témoignage.

Un étudiant doit être admis puis inscrit à un programme précis et signer un contrat de services éducatifs pour ce programme, selon le ministère de l’Éducation.

« Un changement de programme exige la signature d’un nouveau contrat », conformément à la Loi sur l’enseignement privé, « ce qui implique le consentement explicite de l’étudiant », explique-t-on au Ministère sans commenter ces cas précis. Si l’étudiant s’oppose au changement proposé, il peut refuser le transfert et résilier son contrat initial, ajoute-t-on.

La réalité est différente. Une fois ici, des jeunes acceptent leur sort sans broncher, même si cela signifie de ne pas suivre le programme de leur choix, de peur de s’attirer les foudres de l’établissement scolaire, de compromettre l’obtention d’un diplôme et du même coup leur statut migratoire, témoignent les anciens employés et étudiants internationaux interrogés par La Presse.

Organisation déficiente

« Le personnel enseignant a vraiment de graves lacunes », affirme aussi la mère d’un étudiant québécois qui dénonce pour sa part la piètre qualité de la formation en ligne offerte par le collège privé subventionné montréalais.

Cette mère est en mesure de décrire ces scènes pour y avoir elle-même assisté, puisque les cours de son enfant sont donnés en ligne. Elle décrit des enseignants « au français sommaire, incompréhensible », des cours non structurés, souvent sans plan de cours, des évaluations d’une facilité déconcertante.

« Je regrette amèrement mon choix de l’Institut Teccart pour mon enfant, dit-elle. J’ai moi-même étudié longtemps. J’ai fait plusieurs établissements scolaires. »

Je n’ai jamais, jamais, jamais vu, de toute ma vie, une organisation déficiente comme ça, irrespectueuse comme ça.

La mère d’un étudiant québécois fréquentant l’Institut Teccart

Au trimestre précédent, un enseignant de son enfant s’est présenté à quatre cours seulement, alors qu’il devait enseigner en ligne deux fois par semaine durant quatre mois. Pire encore, cet enseignant est disparu en plein trimestre sans avertir ses étudiants. Son remplaçant leur a demandé des traces « papier » de leurs évaluations précédentes pour les noter, car son prédécesseur ne lui avait rien transmis.

Dans un autre cours, de français cette fois-ci, constatant que la majorité des étudiants n’avait pas lu le roman au programme, l’enseignant a annulé l’évaluation prévue sur le livre et leur a demandé de faire un oral… sur « un sujet qui [les] passionne ».

« On se serait cru à l’école primaire, et encore », lâche cette mère, découragée.

À cela s’ajoutent des problèmes pour le choix des cours, qui devaient impérativement être modifiés lors d’un rendez-vous avec une aide pédagogique individuelle. Or, l’employée à qui on l’a adressée « ne répondait pas au téléphone ni à ses courriels, n’a pas de boîte vocale et a raté quatre fois le rendez-vous téléphonique fixé », affirme cette mère qui a demandé à ne pas être identifiée pour ne pas nuire à la réussite scolaire de son enfant. À la fin du trimestre actuel, son enfant changera d’établissement d’enseignement.

Questionné par La Presse sur la qualification des enseignants de l’Institut, le ministère de l’Éducation rappelle qu’il n’est pas requis d’obtenir un brevet d’enseignement pour pouvoir enseigner au collégial, sans commenter le cas précis.

« Pendant des décennies, l’Institut a formé des milliers d’étudiantes et d’étudiants dans des domaines techniques et professionnels de pointe, a contribué à l’essor de secteurs entiers de l’économie québécoise et a su, au fil des générations, adapter son offre pédagogique aux mutations technologiques et sociales », affirme pour sa part l’Institut Teccart dans sa réponse écrite non signée.

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