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Nouveau calcul des droits de douane | La Maison-Blanche frappe là où ça fait mal

Une importante fissure apparaît dans le bouclier de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM), qui protégeait une majorité d’entreprises d’ici des offensives tarifaires de l’administration Trump. À les entendre, la Maison-Blanche semble avoir réussi à frapper là où ça fait mal.


Publié à
5 h 00

« Quand tu es dans une rivière avec de l’eau aux genoux, c’est correct, à la hauteur de la poitrine, ça va encore, mais là, on en a jusqu’en dessous du nez », illustre au bout du fil le président et chef de la direction de Manac, Charles Dutil.

Comme plusieurs manufacturiers, le constructeur québécois de semi-remorques a été pris de court par un changement annoncé à l’aube du congé pascal par Washington. Si l’annonce était passée sous le radar, elle fait considérablement bondir le prix des produits exportés au sud de la frontière.

Depuis le 6 avril dernier, la Maison-Blanche applique une surtaxe de 25 % sur la valeur totale des produits fabriqués avec de l’acier et de l’aluminium. Des équipements industriels aux appareils électroménagers, c’est l’équivalent d’un droit de douane global.

Auparavant, Washington agissait de manière plus ciblée. On imposait un droit de douane plus élevé, soit de 50 %, mais qui ne s’appliquait que sur le contenu en métal gris d’un produit, ce qui en limitait l’impact.

Comment fonctionne le nouveau calcul de Washington

Manac a accepté de fournir un exemple concret à La Presse. Prenons une semi-remorque exportée par le constructeur québécois et qui se vend 50 000 $ sur le territoire américain. Désormais, un droit de douane de 25 % est appliqué sur le prix. C’est donc 12 500 $ qui s’ajoutent. L’ancienne façon de faire ratissait beaucoup moins large. Prenons la même semi-remorque. Les pneus, le plancher, le câblage… Tout cela était épargné. En n’appliquant un droit de douane de 50 % que sur le contenu en métal gris d’un produit, le prix pouvait augmenter de 3000 $ ou 4000 $ selon le modèle. On parle ici d’une surtaxe globale de 6 à 8 % de la facture globale, ce qui est bien inférieur par rapport aux nouvelles règles.

Depuis le début de la guerre commerciale, l’ACEUM permettait à de nombreuses entreprises d’être exemptées ou de limiter l’impact des droits de douane. D’un coup de marqueur, le locataire de la Maison-Blanche semble avoir trouvé une manière d’appliquer une surtaxe considérable à un large éventail de produits d’ici.

« C’est une brèche importante, reconnaît la présidente-directrice générale de Manufacturiers et Exportateurs du Québec (MEQ), Julie White. Une surtaxe de 25 % sur l’ensemble du prix du produit, c’est majeur. Cela ratisse beaucoup plus large qu’auparavant. Ce n’est pas une bonne nouvelle. »

Attaque frontale

La réaction n’a pas été immédiate chez les fabricants. Toutefois, le 14 avril dernier, le géant québécois BRP, qui construit ses motoneiges et autres véhicules récréatifs au Québec ainsi qu’au Mexique, a été l’un des premiers à donner un aperçu des répercussions du changement. Facture potentielle : plus d’un demi-milliard.

« Nous avons vu un impact immédiat chez nos clients », explique William Pellerin, avocat spécialisé en droit commercial et associé au sein du cabinet McMillan. « La situation empire. Certains ont déjà cessé de vendre aux États-Unis. »

PHOTO FOURNIE PAR MANAC

Les installations québécoises du constructeur de semi-remorques Manac.

Plusieurs épisodes de la guerre commerciale déclenchée par l’actuel locataire de la Maison-Blanche ont été « pénibles », mais « vivables », explique le président de Manac. Jusqu’à tout récemment, la mécanique tarifaire faisait gonfler de quelques pour cent la facture d’une semi-remorque exportée à un client américain.

« Ce n’était pas facile, mais il y avait quand même une marge brute, confie le gestionnaire. Maintenant, cet espoir disparaît. Nous avons une usine dans le Missouri. Il y a une partie de la production que l’on doit déplacer. Ce n’est pas de gros volumes. »

Les fissures s’observent chez les entreprises de toutes les tailles.

À Saint-Jean-sur-Richelieu, le spécialiste des châssis porte-conteneurs Max-Atlas s’inquiète aussi de voir les portes du marché américain se refermer devant lui. L’entreprise s’accroche à la portion de son carnet de commandes destinée à ses clients canadiens.

« Je pouvais absorber certains impacts avec mes clients américains, faire des aménagements », témoigne son président et chef de la direction, Stéphane Guérin. « Avec la qualité de nos châssis, on pouvait augmenter le prix. Mais là, avec [un droit de douane sur 25 %] sur la valeur du produit, ce n’est plus la même chose. »

L’enjeu semble sur le radar de la première ministre Christine Fréchette. Vendredi, après une rencontre visant à mettre la table pour sa mission économique qui doit débuter lundi prochain à Washington, elle a reconnu que l’ajustement de l’administration américaine avait « changé la donne ».

« Cela aggrave, je dirais, l’impact qui est vécu par plusieurs entreprises qui exportent, a expliqué Mme Fréchette, en mêlée de presse. Alors il va falloir discuter avec les Américains sur cette question pour réorienter si possible l’approche des États-Unis. »

Comme une surprise

L’amendement récemment annoncé par Washington est le plus récent changement imposé sur les droits de douane décrétés en mars 2025 sur l’acier et l’aluminium en vertu de l’article 232 de la loi américaine sur le commerce.

Il s’agit du même mécanisme ayant servi à appliquer des surtaxes douanières sur les importations de certains meubles, de bois d’œuvre et de camions lourds.

Même les entreprises qui utilisaient uniquement de l’acier américain pour fabriquer des produits dérivés ici avant de les renvoyer au sud de la frontière ont eu de mauvaises surprises. L’exemption tarifaire est disparue pour faire place à un droit de douane de 10 %.

Groupe ADF, établi à Terrebonne, ne s’y attendait pas.

Ce spécialiste des charpentes métalliques complexes et des composants d’acier lourd utilisait déjà de l’acier américain pour réaliser ses pièces à son usine québécoise, dont plus de 50 % de la production était destinée au marché américain.

« Il n’y a eu aucun préavis », a souligné le chef de la direction financière d’ADF, Jean-François Boursier, lors d’une conférence téléphonique avec les analystes financiers, le 16 avril dernier. « Et puis tout à coup, cette annonce de 10 % sort de nulle part. »

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Cyrell AMP, qui transforme de l’acier et de l’aluminium, a dû retourner à la table à dessin en raison des changements apportés par la Maison-Blanche.

Même son de cloche chez Cyrell AMP, à Belœil, qui transforme de l’acier et de l’aluminium. Le fabricant de panneaux architecturaux avait trouvé une manière de se soustraire aux droits de douane en s’approvisionnant en métal gris américain.

Du jour au lendemain, cette solution s’est envolée.

« On doit retourner à la table à dessin et avoir des conversations avec nos clients », déplore le vice-président aux ventes et au développement des affaires aux États-Unis de Cyrell, Pierre Boulanger. « Ça commence à être lourd. Il y a des couches de complexité qui se rajoutent. Tout devient plus compliqué. Ce n’est pas une promenade dans le parc. »

Prix de consolation

La nouvelle approche de la Maison-Blanche pourrait toutefois sourire à certains fabricants. Le hic : ils semblent difficiles à identifier pour le moment.

Pour les produits dont la teneur en acier et en aluminium est inférieure à 15 % du poids, les surtaxes disparaissent. La mesure est accueillie favorablement par MEQ.

Toutefois, Julie White souligne que ce n’est qu’une « faible partie » des produits exportés au sud de la frontière qui se retrouvent exemptés. Le problème de fond demeure entier.

Opération séduction

En plus des changements qui sèment l’inquiétude chez les manufacturiers, l’administration Trump tente de séduire les alumineries et aciéries. On leur propose de suspendre les droits de douane de 50 % sur leurs exportations aux États-Unis. En échange, les producteurs de métal gris doivent s’engager à déplacer leur production sur le territoire américain. Les détails ont été diffusés jeudi dans des documents gouvernementaux. « C’est une tactique très agressive, mais je ne suis pas certain que c’est pratique de déplacer une aluminerie ou une aciérie, observe William Pellerin, avocat spécialisé en droit commercial et associé au sein du cabinet McMillan. Personne ne déplacera sa production demain matin. » Selon lui, c’est peut-être en cas d’investissements à long terme que des producteurs primaires pourraient tourner les yeux vers les États-Unis. Neuf des dix alumineries canadiennes se trouvent au Québec.

Après le choc, l’incertitude

Difficile de savoir ce qui attend les manufacturiers au cours des prochains mois. Est-ce que l’administration Trump reculera ou modifiera son plus récent tour de vis ? D’ici là, on tente tant bien que mal de s’adapter. Quelques exemples.

BRP

L’annonce de la Maison-Blanche a fait mal au constructeur des Ski-Doo, Sea-Doo et Can-Am. La multinationale de Valcourt a été contrainte de suspendre ses prévisions financières, le 14 avril dernier. Le lendemain, elle perdait le tiers de sa valeur boursière. « L’ampleur de l’impact financier modifie fondamentalement les perspectives de rentabilité de BRP et injecte un degré élevé d’incertitude aux perspectives », a souligné l’analyste Cameron Doerksen, de la Financière Banque Nationale, dans un récent rapport envoyé à ses clients. On ignore encore comment BRP s’adaptera. Chose certaine, il s’agit d’une balle courbe pour le nouveau président et chef de la direction Denis Le Vot, qui, en entrevue avec La Presse le 26 mars dernier, estimait pouvoir prendre le temps d’arriver dans ses nouvelles fonctions puisque la maison était « bien rangée ». Les résultats de BRP étaient solides et les perspectives prometteuses.

Manac

L’ajustement tarifaire de Washington vient d’entrer en vigueur. Un carnet de commandes se compte en mois, souligne le président et chef de la direction de Manac, Charles Dutil. Le spécialiste des semi-remorques entend le respecter. Pas question de reculer pour le moment. « Les livraisons vont se faire, littéralement sans marge, mais c’est mieux de les faire que de ne pas les faire, explique le gestionnaire. On a des gens dans nos usines, on veut les garder. Le problème, c’est une fois rendu à la fin du carnet de commandes. Il y a un effet retardé. Les nouvelles commandes potentielles pour les États-Unis, c’est comme en pause. »

Max-Atlas

Faudrait-il déplacer l’assemblage de châssis porte-conteneurs au sud de la frontière pour la clientèle américaine ? Le président et chef de la direction de Max-Atlas, Stéphane Guérin, se pose la question. Ce genre de décision demanderait cependant temps et argent. Le locataire de la Maison-Blanche a l’habitude de changer son fusil d’épaule soudainement. Est-ce que le jeu en vaut la chandelle ? C’est un exemple du dilemme qui se dresse devant les dirigeants d’entreprise. « Je regarde mes clients des deux côtés de la frontière, ils mettent les freins, illustre M. Grenier. Ils ne savent pas ce qui peut changer dans deux semaines. Cela fait deux ans que l’on joue dans ce film-là. »

En savoir plus

  • 73 %
    Proportion des exportations du Québec qui prennent le chemin des États-Unis

    source : gouvernement du québec

    85 milliards
    Valeur des exportations québécoises au sud de la frontière

    source : institut de la statistique du québec

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