Le Canada aura son propre fonds souverain

(Ottawa) Le premier ministre Mark Carney invite les Canadiens à investir leur argent dans les grands projets d’intérêt national. Il a annoncé lundi la création du Fonds pour un Canada fort, le premier fonds souverain du pays. Le gouvernement y versera lui-même la somme initiale de 25 milliards de dollars.
Publié à
8 h 26
Mis à jour à
12 h 39
« Un Fonds pour un Canada fort investira aux côtés du secteur privé dans des projets d’intérêt national afin de créer de la richesse pour les Canadiens et Canadiennes d’aujourd’hui et nos enfants de demain », a-t-il d’abord expliqué dans une vidéo d’abord diffusée sur les réseaux sociaux.
Ce type de fonds existe déjà dans plusieurs pays dont en Norvège où il sert à faire fructifier les richesses pétrolières de ce pays. Sa valeur dépasse 20 billions de couronnes norvégiennes, soit plus de 3,5 billions en dollars canadiens. Cela en fait l’un des fonds d’investissement les plus importants au monde. Sa gestion relève du ministère des Finances et son administration à la banque centrale de Norvège.
En conférence de presse au Musée des sciences et de la technologie à Ottawa, le premier ministre Carney a ainsi dévoilé un pilier important de la mise à jour économique du gouvernement qui sera déposée mardi. Derrière lui, une locomotive à vapeur symbole de l’ingéniosité canadienne et du développement du Canada d’est en ouest.
Il veut toutefois tirer des leçons du passé. Il a fait remarquer que la création de la compagnie de chemin de fer du Canadien Pacifique (CP) au XIXe siècle, « l’une des entreprises les plus profitables de l’Empire britannique », a hissé ses fondateurs Lord Mount Stephen et Lord Strathcona parmi les personnes les plus riches de l’époque.
PHOTO JUSTIN TANG, LA PRESSE CANADIENNE
Derrière le premier ministre, une locomotive à vapeur symbole de l’ingéniosité canadienne et du développement du Canada d’est en ouest.
« Ces hôtels du CP, ces palais qu’ils ont construits, avaient l’air plutôt jolis, mais je ne suis pas sûr que les bénéfices de l’entreprise aient été largement partagés entre les Canadiens », a-t-il fait remarquer. L’un de ces hôtels est le Château Frontenac à Québec, mais il y en a d’autres notamment à Victoria, en Colombie-Britannique, et à Banff en Alberta.
Le gouvernement veut que M. et Mme Tout-le-Monde puissent y faire fructifier leur argent et non pas seulement de riches investisseurs. M. Carney a précisé que le Fonds pour un Canada fort fonctionnera comme une société d’État. Ni lui ni son ministre des Finances, François-Philippe Champagne, qui était également en conférence de presse à Montréal, n’ont donné davantage de détails sur sa mise sur pied qui fera l’objet de consultations.
« Je ne veux donc pas finaliser les choses de manière définitive, mais nous comptons le faire de façon à protéger l’investissement lui-même, le montant investi, a-t-il indiqué. C’est un placement classique comme l’achat d’obligations d’État, avec l’avantage d’un rendement supplémentaire lorsque ces projets atteindront leur plein potentiel. »
Le fonds souverain se distinguera de la Banque de l’infrastructure du Canada, qui offre des prêts comme celui de 1,16 milliard pour le projet d’expansion du port de Montréal à Contrecœur.
Le premier ministre n’a pas indiqué d’où proviendraient les 25 milliards que le gouvernement investira dans le fonds souverain, une information qui sera précisée lors de la mise à jour économique, se contentant de souligner que le déficit anticipé sera moins élevé que prévu. La Presse rapportait vendredi que le déficit de l’exercice financier 2025-2026, qui a pris fin le 31 mars, sera moins élevé que les 78,3 milliards prévus il y a six mois.
Le député conservateur Michael Chong a accusé le gouvernement d’utiliser de nouveau sa marge de crédit. « Le fonds souverain de la Norvège a été constitué à partir d’épargne. Le fonds proposé par le premier ministre Mark Carney serait financé par de l’argent emprunté », a-t-il critiqué sur X.
Les investissements du fonds souverain ne seront pas limités aux grands projets d’intérêt national. Le premier ministre Carney s’est donné pour objectif de faire du Canada une superpuissance énergétique et de diversifier ses marchés d’exportation. Il a également adopté la loi 5 pour accélérer le développement de grands projets d’intérêt national. Parmi eux, le projet d’expansion du port de Montréal à Contrecœur et des projets de gaz naturel liquéfié en Colombie-Britannique.
« Jean Lesage, le père du Québec moderne, a dit : “Notre situation historique et géographique nous a forcés à devenir ce que nous sommes : nous voulons désormais être ce que nous pouvons devenir.” C’est cette même philosophie qui nous inspire aujourd’hui pour créer le Fonds pour un Canada fort », a-t-il déclaré, citant le père de la Révolution tranquille qui fut ministre des Ressources et du Développement à Ottawa avant d’être élu premier ministre du Québec en 1960.
« Ce fonds sera accessible à tous, et non à quelques-uns seulement, car le Fonds pour un Canada fort repose sur la solidarité entre les Canadiens, peu importe où ils vivent, a-t-il déclaré. Ainsi, qu’un projet soit situé en Alberta, au Québec ou dans le Grand Nord, tous les Canadiens y auront un intérêt, car il s’agit de faire en sorte que vous, vos enfants et les enfants de vos enfants profitiez de la prospérité que nous créons aujourd’hui. »
Sauf que l’un des grands héritages de Jean Lesage est le développement du potentiel énergétique renouvelable du Québec avec la création d’Hydro-Québec, pas le développement des hydrocarbures comme le gouvernement Carney veut le faire, rappelle Marc-André Viau, directeur des relations gouvernementales d’Équiterre. Ottawa a approuvé vendredi le projet d’agrandissement du gazoduc Westcoast d’Enbridge en Colombie-Britannique.
« S’il veut s’inspirer de Jean Lesage, c’est une bonne nouvelle, mais ça veut dire choisir une voie différente de celle de l’entente du gouvernement fédéral avec l’Alberta », a-t-il fait valoir. Cette entente de principe ouvre la porte à la construction d’un nouvel oléoduc vers l’Ouest.
Plusieurs questions demeurent en suspens quant à la mise sur pied du fonds souverain du Canada. Le ministre Champagne, n’a pas voulu indiquer si le gouvernement offrirait un crédit d’impôt comme il le fait déjà pour le Fonds de solidarité FTQ aux futurs investisseurs.
Avec Joël-Denis Bellavance, La Presse




