News CA

Chronique de Nathalie Plaat | Il est où, le bonheur

Il est là, parfois juste là, tout à côté ou tout autour de soi, nimbant de sa lumière spéciale nos jours en les étirant, transformant même nos printemps de grisailles en d’invincibles étés. On ne sait pas toujours comment il est arrivé, ne l’ayant pas trouvé sur le bord d’un fossé comme dans la chanson, n’ayant rien changé vraiment de manière radicale, n’ayant suivi aucune cure miracle, n’étant tombé amoureuse de rien d’autre que de sa propre vie, celle qui a l’air d’être presque naturellement faite pour soi, finalement.

Alors, on se met peut-être à aimer le paysage de notre ville, à y marcher en la trouvant courbée juste comme il le faut, avec juste assez de côtes, juste assez de splendeur de béton, de verdures et de pollutions lumineuses combinées au soir venu. On marche sur le pont qui surplombe la Magog, et nous sommes attirés soudain par la lumière qui découpe les boisés qui la bordent, et c’est un peu comme si la beauté disponible du monde nous happait, nous rendant engagés vers elle, porteurs du soin qu’il faudra continuer de lui donner, liés à elle, comme à un amour.

On comprend alors qu’on porte possiblement en soi quelque chose de beau et on en devient, du même coup, un peu « responsable », dans le sens joli du terme, comme on deviendrait conscient qu’on porte en nous-mêmes une chose précieuse et fragile faite de la beauté du monde en conversation avec la nôtre.

Qu’il s’agisse de l’amour de soi, de la nature, de l’autre, le bonheur implique presque toujours, il me semble, ce besoin de nous sentir liés au monde, à ce vivant qui n’est que là, juste là, tout à côté ou tout autour de soi. Il relève de cette manière dont on regarde les choses, avec une forme de curiosité nouvelle, ce petit pas de côté qui fait apparaître des mondes nouveaux, insoupçonnés, révélant une beauté qui ne nous avait pas saisis jusque-là peut-être. Ces « coups d’État de beau », lorsqu’ils arrivent, nous désarment, rendant nos cœurs ouverts, prêts à éprouver ce que c’est que de vivre. Et c’est souvent pour cet aspect « désarmé-de-soi » qu’on a du mal à habiter longuement, sur des jours durant, l’espace nu du bonheur. Il nous vulnérabilise trop, nous rendant facilement en proie à tout le mal qui pourrait aussi nous arriver, on ne le sait que trop bien, si nous sommes trop simplement heureux.

Je ne sais pas pour vous, mais, pour moi, le bonheur devient associé au déploiement d’une foule de pensées-réflexes, dont le but premier serait possiblement de me « sortir de là » comme si un danger me guettait, du simple fait que je sois soudainement simplement heureuse d’être là où je suis, d’être qui je suis, avec qui je suis. Je me mettrai à craindre la récidive de ce cancer venu m’enseigner quelques bases, il y a maintenant plus de six ans. Je me mettrai à chercher de quoi je suis coupable, ce que je pourrais avoir oublié, négligé, échappé. Cette hypervigilance prend bien des formes, chez moi comme chez mes patients. Je la vois s’activer quand ils approchent de ce lieu pourtant tant recherché. Je les vois se battre contre ce dont ils se meurent pourtant et qui concerne souvent des choses si simples, toutes simples, tellement simples qu’on pourrait les cueillir gratuitement, souvent.

Et, disons-le, il en reste bien peu des choses gratuites dans ce monde, dans lequel règne bien davantage une forme de « capitalisme linguistique » décrié par le philosophe Éric Sadin. Dans son dernier ouvrage Le désert de nous-mêmes. Le tournant intellectuel et créatif de l’intelligence artificielle, il nous invite à réfléchir à cette déresponsabilisation collective dont nous faisons preuve, selon lui, en délaissant un langage qui permettrait de maintenir vivantes en nous la liberté, la créativité et la diversité, au profit de ce qu’il qualifie de « thanatologos », qualifié par notre « passion pour l’utilité pratique » des choses.

Oui, je m’en rends bien compte, quand j’ai cette chance de parler à des groupes de gens venus écouter une suite de phrases qui se veulent porteuses de sens ; des soignants, des intervenants ou des lecteurs. Je vois bien que nous avons à la fois besoin et un peu de mal à accepter que nos métiers soient faits de choses assez simples, finalement. Pourtant, je le crois profondément, ces métiers, comme la plupart de ceux qui logent sous l’enseigne de « l’intervention », sont principalement constitués de matériaux accessibles dans ce que nous désignons comme « la part d’humanité » en soi.

La théorie, la pratique et tout l’appareillage technique du soin sont secondaires à l’accession à ces matériaux plus difficilement transmissibles par voie d’enseignement. Ils logent dans la capacité que chaque intervenant a à garder vivantes en soi des dispositions liées à l’amour, et qui convient un langage tissé de curiosité, de créativité, d’authenticité, de liberté et d’un certain courage éthique aussi, un ensemble de thèmes beaucoup plus philosophiques que psychologiques, finalement. C’est ce qui faisait dire à James Hillman, un psychanalyste américain dit « archétypaliste », que tous les psychologues devraient aussi être philosophes.

Si les études menant à nos professions n’étaient pas déjà si chargées, ardues, voire presque inaccessibles, il serait peut-être possible, de fait, de faire plus de place à la philosophie, au théâtre, à la littérature, la sociologie, l’histoire, l’anthropologie, au cinéma, même, dans la formation des humains qui se destinent à tenir avec d’autres humains, dans des espaces dits de « prises en soins ».

Parce que, quand nous arrivons à tenir un peu plus longuement dans cet espace nu de notre propre vulnérabilité, qui nous fait voir tout ce qui nous entoure sous une lumière nouvelle, chaude, même sous un avril qui nous neige dessus, oui, nous comprenons aussi notre chance, notre privilège, celui de pouvoir rentrer du travail chez soi, sans craindre de ne pas avoir de chez-soi, au sens propre ou au sens figuré.

On comprend alors que notre bonheur tient à cet état de sécurité constitué de choses qu’on a tendance à tenir pour acquises, comme la santé, le toit, la nourriture, la possibilité de nourrir aussi ceux et celles qui dépendent de nous, d’une part. Et le réaliser peut nous rendre plus à même d’aimer et de soigner ceux et celles qui n’ont pas cette chance. D’autre part, si, en plus de tout cela, nous avons aussi cette autre chance d’avoir des liens, de vrais liens d’amitié, d’amour, de filiation, nous voilà riches de bonheur, tellement qu’il s’agira souvent seulement de désapprendre à le fuir, ce bonheur, d’arrêter de s’en méfier.

Cela impliquera d’apprendre à habiter le côté vulnérable de soi, qui nous rendra perméables à la beauté du monde, à cet autre vers qui nous jetterons un regard curieux. Et alors, on osera peut-être prendre la responsabilité de cette chose précieuse et fragile en soi, juste là, tout à côté ou tout autour de nous, pour l’aimer, simplement.

Related Articles

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Back to top button