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Le Canadien, Angine de poitrine et Heated Rivalry | Le cœur (tatoué) a ses raisons…

Le Canadien, la musique d’Angine de Poitrine, la série télé Heated Rivalry… Ces derniers mois, nous sommes des millions à être tombés en pâmoison à l’unisson devant des joueurs de hockey ou de guitare. À l’ère de la fragmentation et de l’individualisme, aurions-nous oublié combien l’appartenance au groupe est irrésistible ?


Publié à
5 h 00

Est-ce le printemps frette et tardif ? Est-ce l’actualité mondiale déprimante ? Est-ce l’angoisse d’être remplacé demain matin par des robots ? Est-ce un peu tout ça qui cause d’improbables coups de cœur ces derniers temps ?

Difficile à dire. Mais c’est quand même beau à voir.

Il y a quelque chose de fascinant à observer trois phénomènes viraux dans lesquels beaucoup se sont réfugiés depuis le début de l’année : la série télé de romance sportive queer Heated Rivalry, la musique microtonale extraterrestre d’Angine de Poitrine et l’enthousiasme contagieux entourant le Canadien, de l’attente insoutenable du 50e but de Cole Caufield à cette série éliminatoire extatique qui nous laisse fourbus, un soir sur deux ou trois.

PHOTO CHARLES WILLIAM PELLETIER, ARCHIVES LA PRESSE

Khn de Poitrine lors d’un spectacle au Club Soda, début avril

(Dans les trois cas, il s’agit aussi de phénomènes viraux aux racines québécoises qui débordent de beaucoup notre coin de planète – l’action de Heated Rivalry, série réalisée par le Montréalais Jacob Tierney, se déroule en bonne partie dans la métropole, les gars picotés d’Angine de Poitrine viennent du Saguenay, et le Canadien a ses admirateurs partout dans le monde. On dit ça, on dit rien.)

Comme si, récemment, nos cerveaux sursollicités, pour essayer de rationaliser un flot ininterrompu d’informations insensées, s’étaient trouvé une façon d’échapper au stress en se jetant dans les bras d’une de ces communautés de cœurs battants. Ou que nous en avions eu marre en même temps d’être toujours seuls devant nos écrans.

« Les gens cherchent des choses qui leur donnent de la joie, des communautés auxquelles se rattacher », dit la professeure de marketing à l’Université d’Ottawa Myriam Brouard, qui s’intéresse justement à l’intensité dans laquelle certains d’entre nous basculent quand ils tombent en amour avec une œuvre – elle a d’ailleurs consacré son doctorat à la consommation de séries télé en rafale (le fameux binge watching).

IMAGE HBO MAX, FOURNIE PAR ASSOCIATED PRESS

Connor Storrie et Hudson Williams dans une scène de la série Heated Rivalry

Sinon, quoi d’autre pourrait expliquer ce coup de foudre délirant pour la série romantique Heated Rivalry (Rivalité passionnée, en français) ? Bien sûr, l’histoire est bien racontée, bien sûr, les acteurs ne sont pas en panne de charisme. Mais quand même… Myriam Brouard, qui a observé le phénomène se répandre dans de nombreux pays depuis décembre, est encore soufflée par la rapidité de l’embrasement. « J’ai jamais vu ça ! », dit-elle.

De façon évidente, plus le groupe est nombreux, plus il attire de nouveaux membres dans son orbite. Si les fans du Tricolore se vantent d’avoir le CH tatoué sur le cœur, celles de Heated Rivalry (parce que ce sont très majoritairement des femmes) se font maintenant littéralement tatouer des répliques sur le corps.

  • PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM @CRISTHIEMATOS

    Une fan de la série Heated Rivalry montre ses tatouages.

  • PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM @LAVENDER_WINGS

    Image d’un tatouage d’une citation de la série Heated Rivalry

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Déjà, ces fans savent que c’est quelque chose qu’ils veulent avoir sur eux pour le reste de leur vie.

Myriam Brouard, professeure de marketing à l’Université d’Ottawa

Si c’est pas de l’amour, ça…

La constitution d’une communauté de fans – le fandom – prend habituellement du temps. Le Canadien cultive la sienne depuis un siècle. Mais celles de Heated Rivalry et d’Angine de Poitrine sont passées, en l’espace de quelques semaines, d’un noyau de quelques mordus marginaux à une immense communauté de nouveaux passionnés emportés par la déferlante.

« Ça part d’un choix personnel de s’intéresser à quelque chose, mais il y a une grosse partie de collectif qui enracine le sentiment », observe Fannie Valois-Nadeau, professeure de communication à l’Université TELUQ.

La dimension collective joue sur l’importance de l’intensité. Elle nous relie à d’autres personnes qui nous entraînent dans cet engouement.

Fannie Valois-Nadeau, professeure de communication à l’Université TELUQ

Le fait de parler et de partager sa passion est un élément amplificateur et multiplicateur, dit Fannie Valois-Nadeau. Pour elle, le fandom de hockey est passé à un autre niveau avec l’apparition des « lignes ouvertes », les tribunes téléphoniques des émissions de sport. « C’était des espaces où les gens pouvaient commenter, donner leur avis, montrer leurs connaissances », dit-elle.

Aujourd’hui, les balados et les forums de discussion en ligne ratissent encore plus large, créant autant de microcommunautés dans lesquelles tout le monde peut finir par trouver une place.

PHOTO DENIS GERMAIN, ARCHIVES COLLABORATION SPÉCIALE

Partisans du Canadien aux environs du Centre Bell vendredi avant le match contre le Lightning de Tampa Bay

Ça n’a pas toujours été le cas. Par exemple, au hockey, les femmes ont mis du temps à faire leur place dans ces communautés de mordus. « Historiquement, les femmes ont été marginalisées dans ce créneau, elles ont été peu représentées », dit Fannie Valois-Nadeau.

Les femmes doivent généralement « faire leurs preuves » avant d’être acceptées dans les fandoms « pour avoir l’air aussi légitimes que les hommes, montrer qu’elles en savent autant qu’eux », observe la chercheuse.

Il n’y a pas que la joie de tomber en amour et de pouvoir le dire à la communauté. Il y a aussi celle de voir d’autres personnes être foudroyées par cette joie.

Dans le flot de clips vidéo qui font le bonheur des fans, il y a ces multiples scènes qui montrent des personnes qui réagissent à un évènement dont on connaît déjà l’issue. Comme l’air ahuri d’un mélomane qui écoute Fabienk d’Angine de Poitrine pour la première fois. Ou ces cris de joie captés dans un bar, ou dans le salon de l’ancien joueur P.K. Subban, au moment précis où un but gagnant est compté.


Regardez la réaction d’un bassiste à l’écoute d’Angine de Poitrine


Regardez P.K. Subban réagissant au but gagnant de Juraj Slafkovský en prolongation

Comme si, en scrutant la réaction des gens en sachant déjà ce qui va se passer dans quelques secondes, on pouvait revivre ce moment d’extase et de bonheur, encore et encore. Et valider du même coup, auprès d’autres humains, cet élan de joie tellement irrationnel, tellement pas artificiel… même si on sait qu’on risque de se retrouver le cœur brisé quand tout prendra fin ?

L’amour, crisse, comme dirait Louise Latraverse. Au fond, les êtres grégaires que nous sommes en reviennent toujours à ça.


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