Juste entre toi et moi | Patrick Huard ne s’excusera pas d’exister

Publié hier à
5 h 00
À 57 ans, Patrick Huard est un homme plutôt serein. Une belle partie de notre jasette sera d’ailleurs consacrée aux bénéfices de consulter un psy, un exercice auquel il se prête depuis l’épuisement professionnel qu’il a frôlé après avoir quitté l’animation de La tour, en 2022.
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Longtemps, à cause d’un « article stupide » lu dans les années 1990, l’acteur avait craint d’inhiber son muscle créatif s’il domptait ses « bibittes ». Longtemps, Patrick Huard s’est fait une fierté de traverser chaque épreuve sans aide. Comme tant d’hommes.
« On s’enorgueillit de passer au travers de quelque chose seul, observe-t-il. Mais l’important, est-ce que c’est de passer au travers seul ou de passer au travers ? Si j’ai réglé ce problème-là, mais que j’en ai créé trois autres en chemin, peut-être que ce n’est pas un si grand succès que ça. »
Si vous souhaitez arracher Patrick Huard à sa sérénité, parlez-lui des moyens de plus en plus chétifs avec lesquels les artisans du petit écran doivent accomplir l’impossible. Entre 2023 et 2025, les budgets en télé ont fondu de près de 20 %, et de 35 % pour les fictions plus spécifiquement, a-t-on appris la semaine dernière1.
Et pourtant, pour une partie de la population, les craintes de bien des créateurs de voir leur milieu manquer d’air demeurent assimilées à des jérémiades de privilégiés. « Mais ce n’est pas une industrie marginale, c’est une industrie hyper importante. » Importante autant sur le plan identitaire qu’économique, martèle-t-il.
« On est toujours en train de s’excuser d’exister, alors que ce qu’on fait, c’est un vrai métier. Vous avez vu la chanson qu’ils ont chantée pour [le départ de] François Legault ? » Oui. Malheureusement.
PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE
Patrick Huard
C’est ce que ça donne quand tu n’investis pas en culture. Tu as des amateurs qui finissent par faire le show.
Patrick Huard
Pendant un instant, c’est presque comme si j’étais sur la banquette arrière du taxi de Rogatien. « Ça a l’air d’une joke, ce que je dis, mais c’est vrai. L’image était formidable. Voilà des gens qui n’ont pas voulu investir en culture, mais qui voudraient donc bien être connus, qui voudraient donc bien être Céline. »
Patrick Huard le précise, parce qu’il le faut bien : ce n’est pas de son portefeuille à lui qu’il est question. « Il y a des actrices que vous voyez dans trois séries, puis vous pensez qu’elles sont riches. Au total, elles ont eu 11 jours de tournage cette année et elles prient pour ne pas être en nomination aux Gémeaux parce qu’elles vont être obligées de s’acheter une robe et elles n’ont pas les moyens. »
Continuer la mythologie
En entrevue, pour justifier sa décision de ne pas participer au quatrième volet des Boys, Patrick Huard avait jadis employé le parallèle suivant : Le parrain, c’est une trilogie. Plus que ça, c’est Police Academy, une comédie en sept films qui n’a pas tout à fait triomphé aux Oscars.
Où se situe, sur ce spectre, la nouvelle incarnation de Bon Cop, Bad Cop, qui renaît sur Crave sous la forme d’une série en six épisodes ? Patrick rit. « Le truc, c’est que tu ne le sais jamais pendant que tu le fais. Est-ce que moi, je trouve ça bon ? Vraiment, beaucoup. »
PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE
Patrick Huard et notre journaliste
Mais c’est la cruauté et la beauté de l’art : il n’y a rien de tout ça qui t’appartient et encore moins au Québec, parce qu’une grande partie de ça est faite avec l’argent du monde.
Patrick Huard
Patrick Huard aura eu à négocier avec plusieurs tuiles en amont du tournage : d’abord la grossesse surprise de celle qui incarne sa policière de fille, Sarah-Jeanne Labrosse, puis le désistement de Colm Feore au dernier moment, un dossier sur lequel il préfère ne pas s’épancher, parce que visiblement, c’est encore sensible.
Tourné notamment dans la communauté de Gesgapegiag, en Gaspésie, le Bon Cop, Bad Cop nouveau repose sur un flash qui date d’une dizaine d’années, alors que le scénariste pêchait sur la rivière Cascapédia, avec des amis micmacs : ajouter un policier autochtone (Joshua Odjick) à son duo dépareillé formé d’un franco et d’un anglo, désormais incarné par Henry Czerny. « Tout ça me permettait de continuer la mythologie de Bon Cop, Bad Cop, mais de façon moderne. »
Au nom du père
À une autre époque, Patrick Huard pensait à son père, son plus grand fan, au moment de recevoir une invitation lucrative. Né dans un milieu modeste, au cœur du quartier Rosemont, le fils a vu son paternel « perdre ses cheveux dans son casque de construction ».
PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE
Patrick Huard
Quand on me proposait des contrats alléchants, je répondais toujours oui, essentiellement par culpabilité, parce que je me disais que je ne pouvais pas refuser autant d’argent. Mais à un moment donné, ce n’est pas parce que je peux le faire que je dois le faire.
Patrick Huard
Aujourd’hui, Huard pense surtout à son défunt papa quand il se débat avec quelque chose qu’il répare. « Je l’appelle dans ma tête et je lui dis : “ Là, j’ai tel tuyau, telle patente, qu’est-ce que tu ferais ? ” » Patrick devient soudainement plus grave. « Mais il ne faut pas que je pense au fait qu’il ne verra pas la nouvelle série, parce que ça, ça me bouleverse. »
Bon Cop, Bad Cop, dès le 7 mai sur Crave
1. Lisez l’article « Les budgets ont chuté de 20 % en deux ans »
Trois citations tirées de notre entretien
À propos de Louis Saia
« Le matin où on devait tourner ma première scène dans Les Boys, où mon personnage fait visiter un condo, Louis vient me voir et il me dit : “ Me semble que ça pourrait être plus drôle, on va-tu réécrire ça sur l’heure du dîner ? ” Faque on part manger dans une trattoria de la Petite Italie et on réécrit la scène sur des petits napperons en papier. Ç’a été l’histoire de chacun des Boys, ça : on réécrivait des lignes, on créait des scènes on the spot. Louis nous donnait cet espace-là. Il voulait que les gens aient du plaisir. »
À propos de Franco Nuovo
« Sa mort m’a vraiment beaucoup bouleversé. Franco et moi, on s’obstinait parfois de façon un peu flamboyante. Quand Pierre Bourgault était malade, on avait fait un dernier dîner avec lui et ça avait revolé. On savait que c’était probablement la dernière fois qu’on mangeait avec Pierre et on s’était obstinés toute la gang pendant deux heures. Je ne sais pas comment expliquer à quel point c’était comme une forme d’amour pour nous autres, de respecter assez l’intelligence de l’autre pour rentrer dans sa théorie. Avec Franco, on refaisait le monde, tout le temps. »
À propos de Pierre Falardeau
« Je m’occupais de la mise en scène d’un spectacle hommage à Richard Desjardins sur les Plaines à Québec, auquel Falardeau participait. Un soir, on va manger et on se met à parler de politique. À l’époque, c’était la montée de l’ADQ. Et Falardeau dit : “ Je ne comprends pas cette affaire-là. ” J’avais mon occasion de le faire pomper. Je me mets à lui faire croire que j’allais voter ADQ et à lui donner plein d’arguments. Il n’a jamais pogné les nerfs. Il essayait de comprendre. Après 25 minutes, je n’étais plus capable de tenir le personnage. Il était soulagé. Dans la vie, l’homme était beaucoup plus sensible, moins virulent, qu’on l’aurait cru. »




