Retour des fonctionnaires au bureau : 3h dans le trafic pour se brancher sur Teams

Régionalisation des jobs dans la fonction publique et retour au bureau obligatoire ne font pas bon ménage : des fonctionnaires de partout au Québec sont maintenant forcés de passer des heures sur la route pour se brancher en réunion virtuelle toute la journée.
Promesse électorale de François Legault, il y a près de 5500 emplois de l’administration publique qui ont été transférés en région dans le but de renforcer l’occupation et la vitalité économique du territoire québécois. Une stratégie rendue possible par l’avènement du télétravail, un héritage de la pandémie.
Mais la récente réduction du travail à distance et l’obligation de se rendre au bureau trois jours par semaine donnent lieu à des situations « incohérentes », selon plusieurs employés qui se sont confiés à notre Bureau parlementaire.
Puisque toute son équipe est basée à Québec, la Montréalaise Manon* doit se taper entre 2h30 et 3h de transport dans le trafic, chaque jour de travail en présentiel, pour se rendre dans une tour de bureaux de la métropole remplie d’employés de différents ministères.
Une fois sur place, elle passe généralement cinq heures par jour en direct sur Teams avec ses collègues qui sont à l’autre bout de la 20.
Seule entourée d’inconnus
Selon elle, les raisons invoquées par Québec ne tiennent tout simplement pas la route dans la réalité d’aujourd’hui.
« Le présentiel vise à réduire la fatigue numérique, renforcer la collaboration, améliorer la cohésion, la qualité des relations interpersonnelles et la proximité avec les gestionnaires… Mais dans mon cas, [comme] dans celui de plusieurs employés embauchés depuis la régionalisation, tout mon monde est à distance. Je me retrouve donc seule dans un bureau, à faire exactement les mêmes rencontres virtuelles, mais en étant obligée d’être physiquement présente », expose-t-elle.
Entourée d’inconnus ne travaillant pas du tout dans sa branche, Manon soulève un enjeu réel de confidentialité lorsqu’elle échange avec son équipe au beau milieu d’une salle bondée. Il lui arrive aussi d’entendre des conversations délicates au sujet d’employés d’autres ministères. « Cette situation me met mal à l’aise », fait-elle valoir.
« Ma vie sociale n’est pas au bureau »
Sarah* a le même sentiment lorsqu’elle doit faire plus d’une heure trente maintenant toutes les semaines pour se rendre dans les locaux du gouvernement, au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Et pourquoi ? Pour être à temps plein en virtuel avec ses coéquipiers éparpillés aux quatre coins de la province. « C’est vraiment du téléprésentiel. Je vais là pour faire des réunions Teams ».
Son patron ne la force pas encore à venir trois jours au bureau. Et lorsque ce sera le cas, elle demandera une réduction de son horaire de travail, afin de faire le moins de présentiel possible. Et elle admet regarder les offres d’emploi ailleurs.
Et à ceux qui brandissent l’aspect social pour défendre le présentiel obligatoire, la jeune femme rétorque qu’elle travaille dans un local rempli d’étrangers.
« Ma vie sociale, je vais être honnête, elle n’est pas au bureau. Les gens qui sont là, ce ne sont pas mes collègues de travail. Je m’en fous un peu de leur existence. Ma vie sociale, elle commence à 16h30, quand je pars du bureau. Je dirais plutôt que ça nuit à ma vie sociale ».
Locaux du gouvernement en région : pas d’imprimante ni de wifi
Photo courtoisie Adobe Stock
Embauchée pour un poste en télétravail à temps plein après la pandémie, Annie* doit désormais arpenter les routes de campagne pour venir travailler dans un édifice gouvernemental régional sans imprimante ni wifi.
« Je suis dans une équipe qu’on appelle régionalisée, qui fait que tout le monde est chacun dans sa région, chacun chez soi, explique la fonctionnaire. Donc je m’en vais au bureau pour travailler sur Teams ».
Depuis que la ministre France-Élaine Duranceau a ordonné le retour en présentiel trois jours par semaine, tous les employés de l’État de son coin habitant dans un rayon de 60 km sont tenus de se pointer dans le centre de services partagés régional.
Des espaces de travail à aire ouverte y attendent les travailleurs de différents ministères, qui doivent trimballer leurs affaires, puisqu’ils changent de bureau tous les jours. « Il n’y a pas beaucoup de bureaux fermés, qui sont tous réservés un mois à l’avance ».
Lorsqu’on l’a informée qu’elle devrait réduire le télétravail, Annie était au moins emballée à l’idée de pouvoir imprimer certains documents, question de diminuer un peu le temps de lecture à l’écran, qui est considérable.
« Mais c’est un bureau où il n’y a pas de facilités, en mauvais français. Il n’y a pas d’imprimante, pas de wifi, et il n’y en aura pas », expose-t-elle. Il y a seulement de l’internet « filaire ».
Appeler à Québec avec ses données
Une situation loin d’être pratique lorsqu’une des toilettes de l’étage coule ou qu’il manque de papier hygiénique et que les fonctionnaires doivent appeler au siège social de la Société québécoise des infrastructures à Québec pour signaler le problème.
Soucieuse de son impact sur l’environnement, Annie déplore devoir faire plus d’une heure et quart de route dans son véhicule à essence, qu’elle utilisait très peu en télétravail. C’est que dans sa région, comme dans beaucoup d’autres au Québec, il n’y a pas de services de transport en commun. « Je trouve ça épouvantable ».
Contrats de travail pas respectés : une stratégie pour inciter les fonctionnaires à partir
Le représentant de la section Saguenay-Lac-St-Jean du Syndicat des professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ), Jean-Martin Cloutier, est en faveur du télétravail.. Photos prises, le 28 mars 2026.
ROGER GAGNON/AGENCE QMI
ROGER GAGNON/AGENCE QMI
Habitant à une heure de route de Québec, Ève* avait accepté un poste régionalisé du ministère de la Sécurité publique, qui la force maintenant à venir travailler au bureau.
« Je me sens flouée, confie-t-elle. À mon avis [cette stratégie] vise à réduire le nombre d’employés équivalents temps complet (ETC) pour que ça paraisse mieux, qu’il y ait moins de personnes payées, parce qu’ils se sont mis des objectifs de réduction des effectifs ».
Sa nouvelle réalité est difficilement conciliable avec la vie qu’elle et sa petite famille se sont construite en région, à l’extérieur des grands centres. Québec a changé les règles du jeu, au beau milieu de la partie.
Pourtant, son contrat était clair : « il est attendu que votre prestation de travail soit effectuée temporairement en tout temps en télétravail, et ce, jusqu’à ce que votre assignation à un port d’attache effectif près de votre résidence vous soit confirmée », stipule le document. Mais ce fameux bureau régional n’a jamais vu le jour, comme ce fut le cas dans plusieurs coins du Québec.
Lorsqu’elle devait jadis se rendre dans la capitale nationale de temps à autre pour rencontrer son supérieur, Ève était « admissible au remboursement de [ses] frais de déplacement », comme le précise l’entente.
Mais ce n’est plus le cas, alors qu’elle doit maintenant parcourir 150 km les jours de présentiel, avec un prix de l’essence à la hausse et une facture de stationnement quotidienne de 16 $, des frais qu’elle n’avait pas prévus. Et ce, pour être en réunion virtuelle une grande partie de la journée.
Une nouvelle réalité qui la pousse à réfléchir à son avenir au sein de la fonction publique.
Anxiété et démission
Et elle n’est pas la seule, selon le représentant de la section Saguenay–Lac-Saint-Jean du Syndicat des professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ), Jean-Martin Cloutier.
Il souligne que bon nombre de jeunes employés de la fonction publique, qui occupent notamment des postes régionalisés, n’ont jamais connu la période prépandémique.
La nouvelle politique de retour à plus de présentiel crée « beaucoup d’anxiété » chez ces travailleurs, qui n’ont jamais vécu le bureau cinq jours sur cinq.
« Cette semaine, j’ai eu confirmation d’une démission pour cette raison-là particulière, un poste régionalisé avec une volonté affichée de l’employeur de ne faire preuve d’aucune souplesse. Donc la personne, pour des raisons familiales, a quitté son poste », dit-il.
Dans sa région, certains doivent faire 1h30 de route pour se rendre au travail trois fois par semaine, souvent pour être sur Teams toute la journée. Et pas seulement des postes régionalisés.
Et les espaces de travail à aire ouverte, non personnalisés, ne sont souvent pas adaptés. « J’ai une collègue de travail qui a été rencontrée pour se faire dire qu’elle parlait trop fort et de moins parler au travail ! » insiste Jean-Martin Cloutier.
*Il s’agit de noms fictifs, à la demande des fonctionnaires qui ont accepté de nous raconter leur quotidien.

