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Dossier | Un fléau : quitter l’urgence sans voir de médecin (2 articles)

Axton, trois ans et demi, fait une grosse fièvre depuis deux jours. Au thermomètre, 40 degrés. Inquiète, sa mère, Leslie Corrot, l’emmène aux urgences de l’hôpital Papineau, à Gatineau, en Outaouais. À 1 h 30 du matin, après plus de neuf heures d’attente, elle abdique et repart à la maison avec son fils brûlant et fatigué, sans avoir vu de médecin.


Publié à
5 h 00

C’était en mars 2025. Et la suite donne froid dans le dos. Durant la nuit, la fièvre monte à 41 degrés. Peu après son réveil, Axton demande à se recoucher. Des cernes sous les yeux, il refuse de manger et de boire. « Ça ne va vraiment pas », résume Leslie Corrot.

Elle se rend avec lui aux urgences de l’hôpital de Wakefield, peu occupées ce jour-là. La mère insiste pour que son fils soit vu par un médecin. En une heure, la consultation médicale et les prises de sang sont achevées.

PHOTO SIMON SÉGUIN-BERTRAND, COLLABORATION SPÉCIALE

Leslie Corrot, dont le fils Axton a reçu un diagnostic de leucémie

Finalement, le médecin nous envoie en urgence au Centre hospitalier pour enfants de l’est de l’Ontario [CHEO]. Mon fils a une leucémie lymphoblastique aiguë.

Leslie Corrot

Cette histoire apparaît exceptionnelle, mais témoigne d’un phénomène réel. Au Québec, près de 370 000 personnes ont quitté les urgences sans avoir été vues par un médecin en 2025-2026, soit 10,2 % des patients qui s’y sont rendus.

Environ 66 000 d’entre elles sont revenues dans un délai de 48 heures, révèlent des données obtenues par La Presse grâce à une demande d’accès à l’information auprès de Santé Québec. Parmi elles, des cas sérieux qui auraient dû être pris en charge rapidement.

Près de 30 % des patients qui sont partis des urgences étaient considérés comme des cas urgents et semi-urgents en 2024-2025, selon un autre document obtenu. Dans le jargon médical, on les appelle des P2 et des P3 (P pour priorité). Ils souffrent, par exemple, de douleurs abdominales ou de douleurs thoraciques.

INFOGRAPHIE LA PRESSE

Leur départ, sans prise en charge médicale, est devenu un « fléau », selon le Dr Gilbert Boucher, président de l’Association des spécialistes en médecine d’urgence du Québec.

« Depuis deux ou trois ans, il y a beaucoup plus de départs de P2 et P3, dit-il. Ça nous inquiète. »

Selon lui, plusieurs urgences de Montréal ont désormais un protocole pour ces patients : une infirmière révise leur dossier et les résultats des tests sanguins déjà effectués. « Si elle ne se sent pas confortable [avec le départ], un médecin regarde le dossier et décide : est-ce qu’on appelle le patient ? La police ? Cette douleur thoracique, avec les résultats qu’on a, est-ce qu’on s’en fait ? », dit le Dr Boucher.

« On joue avec la roulette russe. » La Dre Marie-Maud Couture, présidente de l’Association des médecins d’urgence du Québec, s’inquiète que des patients considérés comme P3 et parfois même P2 se retrouvent « dans le brouillard de la salle d’attente ».

« Depuis la pandémie de COVID-19, il arrive plus souvent qu’il n’y ait plus de civières pour accueillir [des P2 et P3], dit-elle. Le patient est donc placé dans la salle d’attente et ne reçoit pas les soins dans les délais requis. » Laissé à lui-même, il peut décider de quitter les lieux avant de voir un médecin, déplore-t-elle.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Près de 30 % des patients qui sont partis des urgences étaient considérés comme des cas urgents et semi-urgents en 2024-2025.

Des victimes

Des Québécois sont morts dans des salles d’attente d’urgences avant d’être vus par un médecin dans les dernières années. Leur histoire a fait les manchettes. Mais d’autres ont fait moins de bruit.

Un Montréalais de 26 ans est mort à son domicile d’une péritonite aiguë en juin 2019, après avoir quitté les urgences de l’Hôpital général juif sans avoir vu de médecin, indique un rapport de la coroner Karine Spénard. L’homme, un consommateur régulier d’alcool et de drogues, se plaignait de douleurs abdominales très intenses. Coté P3, il est demeuré environ quatre heures dans la salle d’attente. Selon les normes de triage, il aurait dû attendre 30 minutes.

Tous les départs de P2 ou P3 ne se soldent évidemment pas par une fin tragique. En 2024-2025, plus de 120 000 patients considérés comme des cas urgents et semi-urgents ont quitté les urgences sans voir un médecin.

Reste que partir n’est « pas sécuritaire », estime le Dr Boucher. Il cite l’exemple d’un patient venu aux urgences pour une douleur thoracique et qui part en se disant qu’il s’agit d’une crise d’anxiété. « Ce n’est peut-être pas ça. »

Leslie Corrot, elle, ne sait pas quelle cote de priorité avait été donnée à son fils. Mais son cas n’était pas considéré comme urgent, selon elle. « Heureusement que j’ai eu quand même la logique de dire : “Ça ne marche pas, je vais cogner à d’autres portes” », affirme la mère, dont le fils n’a pas de médecin de famille.

Elle se dit reconnaissante envers le médecin du service des urgences de Wakefield qui a « écouté la maman » et l’a même contactée deux jours plus tard pour prendre des nouvelles de son fils. « C’est une leucémie qui va vraiment vite », dit Leslie Corrot. Le lendemain de l’annonce du diagnostic au CHEO, Axton a commencé la chimiothérapie par intraveineuse.

Le garçon de 5 ans est en rémission depuis octobre. Mais il prend chaque jour une chimiothérapie orale. Le CISSS de l’Outaouais n’a pas souhaité commenter le cas d’Axton pour des raisons de confidentialité.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND ARCHIVES LA PRESSE

Urgences de l’hôpital du Sacré-Cœur de Montréal

Ne partez pas, dit Santé Québec

Santé Québec ne recommande pas aux cas urgents et semi-urgents de quitter les urgences sans avoir vu de médecin. Si un patient souhaite partir malgré tout, la société d’État lui conseille d’aller d’abord voir l’infirmière au triage.

« Elle peut réévaluer [son état] pour voir s’il n’y a pas d’autres options qui pourraient s’offrir à cet usager », dit Véronique Wilson, directrice générale, coordination, accès, services intégrés d’urgence et de première ligne à Santé Québec. Selon elle, « une bonne portion » des P3 peuvent être réorientés vers d’autres ressources comme un groupe de médecine de famille (GMF).

Santé Québec affirme souhaiter que les cas P3 soient pris en charge en 30 minutes, comme recommandé.

Pour réduire les délais, la société d’État mise notamment sur les ordonnances collectives, qui permettent aux infirmières au triage de commencer certains traitements et de prescrire des tests sanguins. Cela facilite et accélère le travail des médecins, explique Véronique Wilson.

Selon Santé Québec, 68 % des personnes qui ont quitté les urgences sans prise en charge médicale étaient des cas non urgents (P4 ou P5) en 2025-2026. Pour mieux servir ces patients, la société d’État travaille « très fort » sur l’accès aux services de première ligne, affirme Véronique Wilson. Le nombre de rendez-vous offerts en clinique par des professionnels (médecin, infirmière praticienne spécialisée, infirmière, etc.) a augmenté de 6,6 % entre 2024-2025 et 2025-2026, précise-t-elle.

Mais il faut aussi s’attaquer au problème de la congestion hospitalière, selon la Dre Élyse Berger Pelletier, médecin spécialiste en médecine d’urgence et ancienne directrice médicale des urgences au ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS).

Faute de lits aux étages, des patients sur civière demeurent coincés aux urgences. Lorsque de nouveaux malades arrivent, le personnel doit parfois les installer sur une civière dans des cubicules d’évaluation. « L’encombrement est tellement important que, physiquement, les équipes soignantes n’ont plus de place pour examiner les patients », dit-elle. L’évaluation des patients dans la salle d’attente tourne alors au ralenti.

« Plus les gens attendent longtemps, surtout en soirée, plus ils vont quitter sans prise en charge », dit la Dre Berger Pelletier. « Il est là, le danger. »

Délais de prise en charge selon la priorité

P1 : Prise en charge immédiate

Conditions qui menacent la vie ou l’intégrité d’un membre et qui nécessitent une intervention énergique et immédiate.

P. ex. : arrêt cardiaque

P2 : 15 minutes

Conditions qui menacent la vie, l’intégrité d’un membre ou de sa fonction et exigeant une intervention médicale rapide.

P. ex. : douleur dans la poitrine ou corps étranger dans un œil

P3 : 30 minutes

Conditions souvent associées à un inconfort important et à une incapacité à s’acquitter des activités de la vie quotidienne.

P. ex. : appendicite

P4 : 60 minutes

Conditions variables selon l’âge et le degré de détresse du patient et présentant des risques de détérioration ou de complications.

P. ex. : fracture du poignet

P5 : 120 minutes

Conditions qui peuvent être aiguës, non urgentes, ou faire partie d’un problème chronique.

P. ex. : ongle incarné

À noter que les infirmières tiennent compte de plusieurs facteurs lors du triage. Un patient qui se présente pour des nausées ou des vomissements aura un niveau de priorité supérieur si ses signes vitaux sont anormaux ou s’il est sévèrement déshydraté.

Sources : Ordre des infirmières et infirmiers du Québec, la Dre Élyse Berger Pelletier et le Dr Gilbert Boucher

Des départs après une heure d’attente

Près de 370 000 patients ont quitté les urgences sans prise en charge médicale en 2025-2026. De ce nombre, environ 19 % sont restés moins d’une heure et 11 %, entre 1 h et 2 h, selon Santé Québec. « Je ne veux pas banaliser le temps d’attente, mais quitter à l’intérieur d’une heure… On peut supposer que ça va être plus difficile pour nous de voir les personnes dans ce délai-là », commente Véronique Wilson, de Santé Québec. Selon la société d’État, les patients cotés P4 et P5 représentent la majorité de ceux qui reviennent aux urgences dans un délai de 48 heures.

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