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L’ex-ministre péquiste Claude Morin s’éteint à l’âge de 96 ans

Claude Morin, qui fut tour à tour professeur, grand commis de l’État, ministre dans le gouvernement de René Lévesque et auteur de plusieurs essais consacrés à la politique québécoise et aux relations Québec-Canada, nous a quittés. Il aurait eu 97 ans le 16 mai.


Publié à
18 h 04

La carrière de M. Morin s’est étendue sur sept décennies et a été émaillée de deux évènements majeurs : l’adoption par le Parti québécois d’un mécanisme d’accession à la souveraineté par référendum, mieux connu sous le nom d’étapisme, et les révélations du journaliste Normand Lester selon lesquelles il avait collaboré avec la Gendarmerie royale du Canada (GRC) tout en été payé dans les années 1970.

C’est par ailleurs l’entente conclue le 5 novembre 1981 entre Ottawa et les neuf autres provinces anglophones sur le renouvellement – puis le rapatriement – de la Constitution canadienne, surnommée la Nuit des longs couteaux, qui le convaincra de quitter ses fonctions de ministre péquiste et de retourner à l’enseignement universitaire.

Ce faisant, Claude Morin mettait fin à une carrière de plus de 20 ans dans l’appareil politique québécois, où il a servi cinq premiers ministres (Jean Lesage, Daniel Johnson, Jean-Jacques Bertrand, Robert Bourassa et René Lévesque), comme il le raconte dans un de ses ouvrages, intitulé Mes premiers ministres.

Les débuts

Né le 16 mai 1929 dans l’ancienne municipalité de Montmorency (Beauport), Claude Morin grandit et fait ses études au collège Saint-Grégoire, dans sa ville natale. Il étudie par la suite à Québec, faisant son cours classique au Petit Séminaire avant de s’inscrire à l’Université Laval, où il décroche un baccalauréat en sciences sociales et une maîtrise en sciences économiques.

Comme bien d’autres intellectuels de l’époque, Morin fait connaissance et est influencé par le père Georges-Henri Lévesque, sociologue, dominicain et premier doyen de la faculté des sciences sociales de l’Université Laval. Le père Lévesque croit en son potentiel et lui propose de rejoindre le corps professoral de sa faculté.

Cela se concrétise à l’automne 1956 alors que Morin revient d’un séjour de deux ans à l’Université Columbia de New York, où il a obtenu sa seconde maîtrise (Social Welfare).

À l’Université Laval, Claude Morin déborde rapidement de ses tâches d’enseignement. Il est tour à tour secrétaire de l’École de service social, commentateur à l’émission La vie économique à Radio-Canada, auteur d’articles, consultant, etc.

Morin n’assiste pas les bras croisés aux premiers bouillonnements de la Révolution tranquille. Il devient rédacteur des discours du nouveau premier ministre Jean Lesage après les élections du 22 juin 1960, tout en étant consultant pour divers ministères.

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Claude Morin et Jacques Parizeau (à gauche)

En 1963, Jean Lesage lui demande de devenir sous-ministre des Affaires fédérales-provinciales, poste qu’il occupera jusqu’en 1967. Québec a alors déjà plusieurs contentieux avec Ottawa et les provinces anglophones.

Claude Morin sera un observateur avisé au point de conserver la confiance de son nouveau patron et chef de l’Union nationale, Daniel Johnson père, lorsqu’il devient premier ministre en 1966.

Claude Morin poursuit son travail en coulisses, prépare la position du Québec dans les nombreuses conférences constitutionnelles tout en donnant des avis sur diverses réformes. Après la mort de Daniel Johnson père, il reste en poste à la demande du premier ministre unioniste Jean-Jacques Bertrand.

En 1971, Morin poursuit son travail auprès de Robert Bourassa en 1970. Il est de la délégation accompagnant Bourassa en Europe au printemps, puis à la conférence de Victoria de juin 1971. Cette conférence est marquée par le rejet du Québec d’un projet de création d’une Charte constitutionnelle parce que la province n’obtient aucun nouveau pouvoir.

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Claude Morin et Robert Bourassa en 1970

Mais Morin ne voit pas Robert Bourassa comme l’homme de la situation. « Bien que mes relations avec Bourassa fussent demeurées bonnes, sa manière d’être et d’agir me décevait de plus en plus. Par conséquent, j’avais décidé de quitter », écrit Morin dans Mes premiers ministres.

Devenu professeur de relations intergouvernementales à l’École nationale d’administration publique (ENAP), Morin enseigne aussi aux universités de Montréal, Laval et du Québec à Montréal. Et ce, jusqu’en 1976 lorsqu’un nouveau défi se présente : la politique active.

Ministre

Proche du Parti québécois qu’a formé René Lévesque, qu’il connaît depuis le début des années 1960, Morin devient membre de la formation en mai 1972.

PHOTO PAUL-HENRI TALBOT, ARCHIVES LA PRESSE

Claude Morin, Marcel Léger, Pierre Marois, René Lévesque et Camille Laurin en octobre 1972

« Une expérience de huit années et demie m’avait finalement convaincu que l’avenir du Québec se trouvait du côté de la souveraineté », écrit-il dans Mes premiers ministres. Aux élections du 29 octobre 1973, Morin se présente dans Louis-Hébert. Il est battu par le libéral Gaston Desjardins par une marge mince de 777 voix (sur 36 706 votes exprimés).

Un an plus tard, au congrès du PQ tenu en novembre 1974, Morin propose à son parti d’adopter une approche homéopathique d’accession à la souveraineté. D’abord faire élire le parti et tenir ensuite un référendum sur la souveraineté. L’étapisme est né.

« Je n’étais pas d’accord avec l’article du programme péquiste qui prévoyait que l’indépendance pouvait être déclarée à la suite d’un simple vote à l’Assemblée nationale, écrit-il. Je trouvais que ça n’avait pas de bon sens qu’un gouvernement majoritaire ayant, disons, 40 % des voix, puisse déclarer l’indépendance sans le consentement de 60 % de la population. »

Réunis à Québec les 16 et 17 novembre 1974 pour le 5e congrès du Parti québécois, les 1334 délégués se déchirent sur la question. Les « purs et durs », identifiés à l’aile gauche de la jeune formation, rejettent cette idée défendue par les « réalistes », René Lévesque en tête.

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Claude Morin et René Lévesque au congrès du Parti québécois de novembre 1974

René Lévesque appuie ainsi la stratégie du « bon gouvernement » d’abord, puis de l’indépendance ensuite, par référendum. Elle est adoptée par les deux tiers des voix. Cette approche lui vaut l’inimitié d’une partie des membres du parti, qui obtiennent que ce référendum se tienne durant le premier mandat d’un gouvernement péquiste (ce que Morin regrettera par la suite).

Aux élections du 15 novembre 1976, le Parti québécois prend le pouvoir pour la première fois de son histoire. Claude Morin est élu dans Louis-Hébert, où il bat le libéral Jean Marchand, ancien ministre fédéral sous Pierre Elliott Trudeau. Sa victoire est convaincante : 58,2 % des votes exprimés et une majorité de 9543 voix sur Marchand.

De cette victoire du PQ, Morin dit qu’elle constitue « un vote pour la reconstruction du Québec, un vote pour la fierté des Québécois », rapporte le quotidien Le Soleil. Il prête serment comme ministre des Affaires intergouvernementales, et restera à ce poste jusqu’à son départ en janvier 1982.

Il retrouve alors tous les litiges Québec-Ottawa sur lesquels il avait œuvré comme sous-ministre et un grand nombre de vis-à-vis du reste du Canada. Il met en œuvre des initiatives diplomatiques du Québec à l’étranger, pour diffuser le point de vue du gouvernement et contrer le discours fédéral.

Il participe à la rédaction de la question référendaire, qui demande aux Québécois le mandat de négocier avec le Canada la souveraineté-association.

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

René Lévesque et Claude Morin en 1978

Son style calme et peu loquace lui vaudra le surnom de « Sphynx de Louis-Hébert », un sobriquet reflétant aussi son penchant pour les négociations serrées, les jeux de coulisses, les entretiens secrets et les stratégies complexes.

Aux yeux de son dernier patron à Québec, Morin fut un « piocheur infatigable à l’esprit toujours en éveil, constamment à l’affût des pièges que pouvaient nous tendre ceux d’Ottawa, lesquels l’exécraient d’ailleurs avec une cordiale intensité », écrivit René Lévesque dans ses mémoires publiés en 1986.

Vers la sortie

Dans ses mémoires, Morin se dit d’accord avec la (longue) formulation de la question du référendum tenu le 20 mai 1980 où le camp du NON remporte une victoire sans équivoque avec pratiquement 60 % des votes.

« À la lire aujourd’hui, force est de constater qu’elle disait exactement ce qu’elle voulait dire. Rien de plus, rien de moins », écrit Morin dans Mes premiers ministres.

Évidemment déçu par les résultats du vote, Morin déclare, le soir du 20 mai 1980, que les fédéralistes ne tiendront pas leurs promesses de changement. Il est néanmoins déterminé à poursuivre son travail. « Demain nous recommencerons et le pays nous l’aurons », dit-il.

Après la défaite, donc, il prépare les négociations constitutionnelles lancées par le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau, qui veut modifier et rapatrier la Constitution canadienne.

PHOTO MICHEL GRAVEL, LA PRESSE

René Lévesque et Claude Morin à la conférence des premiers ministres sur le rapatriement de la Constitution à Ottawa, le 8 septembre 1980

Mais en novembre 1981, le Québec est isolé pendant les négociations : le gouvernement fédéral s’entend avec toutes les autres provinces pour adopter la nouvelle Constitution ne tenant pas compte des revendications du Québec. C’est la Nuit des longs couteaux. Morin repart amèrement déçu et écrit à ses homologues des autres provinces pour exprimer sa consternation.

Fin décembre 1981, Morin remet sa démission à René Lévesque.

« Sur le plan humain, cet aboutissement m’affecta à un point que je n’aurais pas imaginé. Je souhaitais tellement que le Québec s’en tire autrement, malgré le handicap formidable que représentait, face au Canada anglais et à Ottawa, la réponse négative des Québécois au référendum », écrit M. Morin dans cette lettre datée du 15 décembre 1981.

« Le “coup de force” d’Ottawa a donné le coup de grâce à Morin », titre La Presse le 7 janvier 1982, au lendemain du dévoilement de la lettre de démission.

Cette fois, Claude Morin revient à l’enseignement pour de bon. Il retourne à l’ENAP et est professeur invité dans plusieurs établissements au Québec et ailleurs dans le monde.

Rapports avec la GRC

En 1992, dix ans après sa retraite de la politique, le journaliste Normand Lester publie un livre-choc qui dévoile la tenue de rencontres entre l’ex-ministre provincial et la GRC, de 1974 à 1977. C’est « l’affaire Morin ». Ses détracteurs l’accusent d’avoir été une taupe fédérale.

Mais Morin se défend : en entretenant des rapports avec la GRC, il avait une chance, dit-il, de voir venir d’éventuels coups contre le Parti québécois de la part de la police fédérale (responsable de plusieurs actions clandestines illégales à cette époque, comme il sera révélé plus tard). Morin soutient avoir plutôt manipulé les agents fédéraux, ne leur donnant que des informations de pacotille, alors qu’en revanche, il tirait d’eux des informations utiles tout en rendant moins probables d’autres tentatives d’infiltrer le PQ.

PHOTO FOURNIE PAR RADIO-CANADA

Claude Morin lors de son passage à l’émission Tout le monde en parle en avril 2006

Claude Morin avait informé en 1977 le ministre de la Justice Marc-André Bédard de ses contacts avec la GRC. Ce dernier lui avait alors dit de mettre un terme à ces rencontres.

Le fait qu’il ait accepté de l’argent (donné au PQ et à des œuvres de charité, selon lui) a toutefois terni sa réputation.

Claude Morin prendra sa retraite de l’enseignement à la fin des années 1990.

Marié en 1956 à Mary Bernadette Lynch (morte le 20 avril 2023), père de cinq enfants, grand-père et arrière-grand-père, Claude Morin a publié une dizaine d’ouvrages au cours de sa vie. Son plus récent, Je le dis comme je le pense, date de 2014.

Sources : Assemblée nationale du Québec, Élections Québec, Bibliothèque et Archives nationales du Québec et de nombreux médias.

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