News CA

Dans la peau de l’ennemi | La Presse porte le chandail des Sabres au centre-ville de Montréal

À l’occasion du premier match de la série opposant le Canadien aux Sabres, deux journalistes de La Presse ont enfilé le chandail de l’adversaire pour une petite expérience sociale.


Publié à
5 h 00

« Retourne chez toi ! » « Dégueulasse ! » « Qu’est-ce que tu fais ici ? » À peine approchions-nous du Centre Bell que, déjà, le ton de la soirée était donné.

Le sport offre parfois une fenêtre inattendue sur la nature humaine.

La Presse a revêtu les couleurs des Sabres de Buffalo au centre-ville de Montréal, mercredi soir, pour voir comment elle serait accueillie en terrain ennemi.

Réponse : mal.

Sans surprise, nous étions les seules dans la rue à arborer le chandail bleu et jaune, qui, nous l’avions prédit, risquait d’être encore moins toléré après la victoire sans appel de son équipe.

« Il n’y a pas de place pour l’amitié. En ce moment, c’est nous contre vous », nous a prévenues Giuliano Pierbattista, les yeux rivés sur l’un des nombreux écrans géants de La Cage aux sports.

Revêtu de l’emblématique chandail rouge, le jeune homme semblait exprimer une telle évidence qu’il nous semblait vain de le contredire.

Il a réagi comme la plupart des clients du restaurant à la vue de notre allégeance : avec un mélange de mépris, de surprise, mais aussi un certain amusement.

Celui du supporter qui sait que les partisans de son club comptent parmi les plus dévoués et les plus redoutés de la ligue.

Et redoutés, ils le sont. Autour de nous, le projet était accueilli par des expressions soucieuses : certains de nos proches nous ont même suggéré d’être accompagnées d’un agent de sécurité.

PHOTO CHARLES WILLIAM PELLETIER, LA PRESSE

Les chandails aux couleurs des Sabres de Buffalo attiraient un peu de mépris, et beaucoup d’amusement, de la part des fans du Canadien au centre-ville.

Nous n’avons heureusement subi aucun acte de violence. Seulement des huées et des commentaires déplaisants. Et, surtout, beaucoup de regards lourds.

« Go back home ! », a craché un homme. « Loser ! », a crié un autre. Nous marchions à travers le centre-ville avec le pas lourd des repentantes, sentant les têtes se retourner sur notre passage.

« Si les Sabres gagnent, je vais peut-être prendre pour eux. Mais là, c’est la guerre », a lancé Giuliano Pierbattista.

Nous, eux

Sans nous prétendre philosophes, nous voulions comprendre le mécanisme par lequel un peuple se rassemble et, surtout, se ligue contre un ennemi commun.

Sur la glace, l’équipe adverse n’a plus droit à la part de nuance que commande la nature humaine : ses joueurs deviennent tous malhonnêtes, ses mises en échec barbares et ses buts chanceux.

« Fondamentalement, toute appartenance communautaire est basée sur une distinction. La distinction d’un nous, la distinction d’un eux », explique Dave Poitras, professeur au département de sociologie à l’Université de Montréal.

Ce n’est pas mauvais en soi, s’empresse-t-il d’ajouter. Les moqueries sont à prévoir, surtout en séries, mais il est rare que la partisanerie dépasse les limites.

« Ça demeure une performance pour montrer notre appartenance à une équipe », explique Dave Poitras. « Je crois que la très grande majorité des Québécois qui regardent le hockey le conçoivent comme un jeu », poursuit-il.

PHOTO CHARLES WILLIAM PELLETIER, LA PRESSE

Tant que les Sabres jouent contre le Canadien, « c’est la guerre », a lancé un partisan du CH aux journalistes de La Presse.

Sirotant une bière en regardant le match, Joshua Silverman est du même avis. Les Montréalais font preuve d’un bon esprit sportif, juge le jeune homme, qui a néanmoins pris plaisir à nous huer lorsque le Tricolore marquait un but.

« Pourquoi La Cage a laissé entrer des fans de Buffalo ? Ça ne tient pas debout ! », avait-il pensé en voyant s’asseoir à la table voisine des supporters des Sabres.

PHOTO CHARLES WILLIAM PELLETIER, LA PRESSE

Joshua Silverman célèbre un but du Canadien de Montréal derrière nos deux journalistes, qui portent un chandail des Sabres de Buffalo.

Pourrait-il être ami avec un fan de l’équipe adverse ? « Non. Peut-être dans une ou deux semaines », nous a-t-il répondu. Même si les Sabres gagnent ? « Ils ne vont pas gagner. »

Traître

Pour Dave Poitras, l’engouement pour les séries apporte une « cohésion émotionnelle » qui, à défaut de persister dans le temps, peut rassembler une population de façon ponctuelle.

« Il y a plusieurs parallèles à faire avec le nationalisme, dans la mesure où il y a une histoire [du Canadien de Montréal] très profonde, très bien enracinée dans la société québécoise », explique le professeur.

À la manière d’une nation, le Tricolore a ses héros, ses symboles, ses chants et, quand le devoir l’appelle, ses ennemis contre lesquels il faut s’unir.

Assis dans un autre restaurant où le match est diffusé, Thomas Denis est fier d’être représenté par cette jeune équipe.

« Les Québécois qui ne prennent pas pour le Canadien, on trouve ça un peu… », commence-t-il, fixant notre chandail. Traître ? « Oui, traître. »

Related Articles

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Back to top button