“On ne crée pas assez d’emplois et la population active augmente” : pourquoi le chômage est au plus haut en France depuis cinq ans

Le taux de chômage en France (hors Mayotte) a augmenté de 0,2 point au premier trimestre 2026, selon l’Insee. En particulier chez les plus jeunes.
Le couperet est tombé. Le taux de chômage en France (hors Mayotte) a augmenté de 0,2 point au premier trimestre 2026, atteignant 8,1%, soit son plus haut niveau depuis 2021, a rapporté l’Insee mercredi 13 mai.
“Ce n’est pas une surprise, c’est un peu plus dégradé que l’on pensait [les prévisions de l’OFCE étaient d’une hausse de 0,1 point], mais on l’avait anticipé”, explique pour franceinfo Eric Heyer, spécialiste du marché du travail et économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), un organisme indépendant.
Dans le détail, le nombre de personnes sans emploi et qui en recherchent un activement augmente de 68 000 par rapport au trimestre précédent, s’établissant à 2,6 millions de personnes, d’après l’Institut national des statistiques. Au premier trimestre, le taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans est en baisse de 0,4 point, à 21,1%, mais il augmente de 0,4 point chez les 25-49 ans, à 7,3%, “atteignant ainsi pour cette tranche d’âge son plus haut niveau depuis le premier trimestre 2021”. Il reste quasi stable chez les seniors, à 5,1% (+0,1 point).
En cause, l’atonie du marché de l’emploi. “On ne crée pas assez d’emplois face à la hausse de la population active”, résume Eric Heyer. De plus en plus de jeunes “arrivent sur le marché de l’emploi, alors que les départs à la retraite se font plus rares.”
La réforme des retraites, qui recule l’âge de départ en retraite – et dont les effets de sa suspension ne se feront sentir que plus tard – participe à ce phénomène. La population active française est donc dynamique, contrairement à ce qui se joue dans d’autres pays européens comme l’Italie ou l’Allemagne. “C’est très positif sur le long terme”, tempère l’économiste. Mais à court terme, la France n’a pas créé assez d’emplois pour suivre ce dynamisme.
Il faut dire que le pays traverse “un retournement du marché du travail : nous avons très peu de croissance et donc très peu de créations d’emplois”. Le produit intérieur brut (PIB) de la France est même nul au premier trimestre, a annoncé le 30 avril l’Institut national de la statistique (Insee), dans une première estimation.
Sur franceinfo, le ministre du Travail, Jean-Pierre Farandou, a reconnu mercredi “un petit dérapage sur le taux de chômage”, “à court terme et compte tenu de l’environnement économique”. Il a néanmoins précisé néanmoins que “les prévisions n’[étaient] pas alarmistes”, saluant “la capacité de résilience de l’économie française” et “la dynamique de l’emploi”. Cette situation est “évidemment liée au ralentissement économique qu’on observe depuis le début de l’année”, a également estimé David Amiel, ministre de l’Action et des Comptes publics, sur France 2.
Le nombre de personnes inscrites à France Travail sans aucune activité (catégorie A) était pourtant en baisse de 1,2% au 1er trimestre 2026, et de 2,8% sur un an, selon les données du ministère du Travail. Mais pour les statisticiens de l’Insee, les critères du Bureau international du travail (BIT) font foi pour définir si une personne est au chômage : est-elle immédiatement disponible ? Cherche-t-elle activement un emploi ? A-t-elle travaillé au cours de la période de référence ? De quoi faire varier considérablement les données.
A ces causes structurelles s’ajoutent quelques effets plus difficiles à anticiper. “Nous avons ce qu’on appelle des effets de flexion”, ajoute l’économiste de l’OFCE. Ces effets correspondent aux comportements d’entrée et de sortie de la population active en fonction de la conjoncture. “Des personnes se découragent parfois et sortent de la catégorisation de population active [en n’étant plus en recherche active d’emploi]. Aux 2,6 millions de personnes considérées comme étant au chômage au sens du BIT s’ajoutent en effet 1,8 million de personnes qui souhaitent un emploi sans être considérées comme chômeurs parce qu’elles ne recherchent pas d’emploi ou ne sont pas immédiatement disponibles sur le marché du travail.
Ces personnes “se considèrent maintenant davantage disponibles pour travailler”, fait valoir l’économiste. La loi pour le plein-emploi de janvier 2025, qui inscrit automatiquement les bénéficiaires du RSA à France Travail, a pu encourager ce phénomène. “Cela a pu réactiver les personnes qui étaient dans l’inactivité”, analyse-t-il. L’Insee précise ainsi que, depuis la mise en œuvre de la loi pour le plein-emploi, “les bénéficiaires du RSA et les jeunes de 15 à 29 ans contribuent pour près de la moitié de la hausse du taux de chômage”. Auprès de l’AFP, Nathalie Chusseau, professeure d’économie à l’Université de Lille, observe ainsi que “sur un an, l’essentiel de la hausse provient de la hausse du chômage des jeunes. Ce qui est corroboré par les difficultés grandissantes pour les jeunes, y compris qualifiés, de s’insérer sur le marché du travail, avec une augmentation de la durée d’obtention du premier emploi”, assure-t-elle.
Comme le ministre du Travail avant lui, le ministre de l’Action et des Comptes publics, David Amiel relativise. Même si le chômage est en hausse, “le taux d’emploi est au plus haut depuis cinquante ans”, a-t-il insisté sur France 2.
David Amiel, sur le plateau de France 2, le 13 mai 2026.
(FRANCE TELEVISIONS)
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“Oui, l’emploi est en hausse, mais l’emploi salarié, lui n’augmente pas”, souligne Eric Heyer, le spécialiste de l’OFCE. En d’autres termes, les emplois salariés se font plus rares du fait du ralentissement économique. Des créations d’emplois non salariés sont alors enregistrées, avec le développement de nouveaux autoentrepreneurs, qui sortent des chiffres du chômage après une heure travaillée. En mars 2026, le nombre total de créations d’entreprises continue ainsi d’augmenter selon l’Insee, (+2,6 % par rapport au mois précédent).
“Dire que le taux d’emploi continue d’augmenter alors qu’il n’y a pas de croissance d’activité salariée, c’est peut-être se réjouir de la précarisation de l’emploi”, avertit le spécialiste. Ces créations non salariées restent par ailleurs en nombre insuffisant pour absorber l’afflux de nouveaux entrants sur le marché de l’emploi.
Reste la question des conséquences économiques de la guerre au Moyen-Orient, qui a débuté le 28 février. Celles-ci se font peu sentir dans ces données basées sur les trois premiers mois de l’année. Mais à moyen terme, la perspective n’est pas réjouissante. “On prévoit les mêmes mécanismes : le chômage devrait continuer à augmenter”, assène Eric Heyer. L’OFCE anticipe jusqu’à 8,3% de chômage d’ici à la fin de l’année, en France.
“Il est certain que si le conflit venait à monter en tension, on serait amenés à revoir la perspective croissance”, poursuit l’économiste. Or, une croissance plus faible qu’anticipée signifierait un pouvoir d’achat rogné pour les ménages, un carnet de commandes moins rempli pour les entreprises, et donc moins d’emplois. Face aux “incertitudes”, François Villeroy de Galhau, président de la Banque de France, a précisé sur franceinfo qu’il n’y avait pas de prévision chiffrée de son organisme pour le deuxième trimestre : “On va attendre d’y voir un peu plus clair sur le mois de mai.” Il admet cependant que “plus le conflit dure, plus il a d’effets économiques négatifs”. De quoi voir s’éloigner un peu plus l’objectif d’Emmanuel Macron de ramener le taux de chômage à moins de 5% à la fin de son second mandat en 2027.



