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Dialogue entre Yves Boisvert et Mathias Brunet | Le paradoxe du gardien de but

Nos journalistes poursuivent leur dialogue sur les séries et autres sujets connexes


Publié à
6 h 00

MATHIAS BRUNET : Tu as probablement vu comme moi ce fameux regard sur le banc, après le troisième but des Sabres, au cœur de la première période. On n’aurait même pas eu besoin de lire sur les lèvres de Martin St-Louis lorsqu’il s’est tourné vers son adjoint Trevor Letowski. On se doutait tous que Jakub Dobeš, ton héros, le héros de tous, était sur le point de céder sa place à la recrue Jacob Fowler. Je le souhaitais presque, mais ne le répète surtout à personne. Dobeš venait d’accorder quelques vilains buts et je n’étais pas très optimiste, même avant le match, surtout après avoir lu la statistique selon laquelle le vainqueur du cinquième match pour briser l’égalité dans une série l’emporte au final dans 80 % des cas.

Si tu m’avais dit, à cet instant précis, que le changement de gardien jeudi soir allait s’opérer du côté des Sabres et non du CH, j’aurais ri dans ma barbe. Dobeš, jeudi, c’est un peu comme si Léo Major s’était fait capturer par les Allemands, enfui en creusant un tunnel, puis avait libéré le village hollandais.

C’est ça, le fameux momentum des séries. Dans ton domaine, ça doit être plus rare. Une primaire républicaine dans le Wyoming, mettons. T’as pas de gardien à changer, sinon celui affecté à la sécurité. Il n’y a pas de grosses mises en échec pour changer le cours des élections. Pas d’échauffourée après le sifflet final. Parlant de momentum, faut pas crier victoire trop vite. C’est long, une série. Et le vent a encore le temps de tourner. Le vent du Wyoming.

YVES BOISVERT : Le vent, tu dis ? Ouf, je suis encore soufflé et dépeigné par cette victoire. Tu me diras : dépeigné, c’est mon état naturel par défaut. Ce à quoi je répondrai : « C’est pas gentil de me dire ça. » À quoi tu répliqueras sûrement que j’ai moi-même dit qu’on ne nous paie pas pour être gentils. Touché. D’autant que la dernière fois qu’un peigne s’est aventuré dans mes cheveux, un peu comme un jésuite perdu en forêt vierge au temps de la colonie, ce devait être en 1981, pour une pièce de théâtre.

Mathias, Mathias, Mathias, je t’arrête immédiatement. La politique américaine est un sport très violent et beaucoup plus mal arbitré que le hockey des séries. Qui t’a dit que je m’en allais dans le Midwest pour cette raison précise ? Y a-t-il une taupe dans le vestiaire ?

Entre-temps, je suis à Carleton-sur-Mer, d’où j’ai écouté le match. Ben, la dernière moitié du match, sur un écran géant à la microbrasserie locale. Il y a ici un festival de journalisme et il y avait des collègues derrière chaque buisson, sauf Hugo Meunier, qui était derrière une bière.

Ça chantait des « Olé » qui ont résonné jusque de l’autre bord des Chic-Chocs.

Ah, Jakub, ce bon Jakub, je suis en train de développer une théorie sur son style.

MATHIAS BRUNET : Je ne vais pas m’acharner sur tes cheveux, Yves, tu as déjà assez de choses à régler comme ça, surtout à la veille de ton départ pour les USA. J’en arrive d’ailleurs. Le Massachusetts demeure toujours aussi charmant malgré tout. J’ai passé une soirée beaucoup plus tranquille que la tienne. J’ai invité mon ami Pierre Nguyen à regarder le match bien peinard à la maison. Tu me rappelleras de ne JAMAIS commander des sushis pour un copain asiatique. C’était pourtant d’un resto convenable. Mais Pierre est probablement du genre à pêcher lui-même son saumon, à le fileter avec une lame d’ivoire et à pratiquer la torréfaction de ses graines de soja pour faire sa propre sauce. En plus, sa femme est japonaise. Tu vois le portrait ? Il est demeuré poli, il m’a dit que ça n’était quand même pas du vomi, j’imagine que ça n’était pas un compliment. C’est un peu comme inviter un pote de Drummond et lui dire que tu t’occupes de la poutine.

Pierre a une formidable histoire de courage et de résilience, il est arrivé ici tout jeune, avec ses parents, en fuyant Hô Chi Minh et les communistes au Viêtnam à bord d’un bateau de fortune. Il a joué au foot ici, il était même l’idole à l’adolescence d’un certain Mauro Biello, qui dit s’en être inspiré. Il est devenu dentiste et ses trois enfants sont à l’université.

Mais peu importent la provenance, le destin, la profession, la personnalité, l’amour de la poutine ou des sushis, tout le monde est pareil devant sa télé quand le Canadien mène par deux, trois buts en troisième période d’un cinquième match de deuxième tour contre Buffalo : terrifié. J’ai eu beau tenter de le calmer, rien à faire. Il a commencé à respirer quand le CH a dégagé la rondelle de son territoire avec 17 secondes à faire en troisième avec son avance intacte de trois buts… 

YVES BOISVERT : Quand j’entends les histoires des réfugiés qui sont nos compatriotes, je me dis qu’on abuse du mot « résilience » dans le sport, Mathias. En même temps, on peut projeter symboliquement toute la vie, et même la mort, dans un match de hockey, et c’est très bien.

Puisque tu ne me le demandes pas, je vais t’exposer ma théorie sur Jakub Dobeš. Dans un cours de théâtre, j’avais étudié le Paradoxe sur le comédien de Diderot. Il se demande quelle est l’approche idéale pour un grand comédien. Faut-il jouer avec son cœur ou avec sa tête ? Faut-il tenter d’entrer dans la peau du personnage, tenter d’être celui qu’on joue, ou rester à l’extérieur, garder son sang-froid, faire semblant, en somme ?

En gros, il conclut que s’il joue trop avec sa sensibilité, l’acteur peut atteindre un sommet, mais risque de s’épuiser en abusant de ses émotions. Il aura un jeu inégal, et à la fin risque l’échec. Tandis qu’en restant à distance, le comédien aura un jeu mieux maîtrisé.

Eh ben, si Carey Price était un cérébral, toujours égal, scientifiquement en contrôle, Jakub, lui, est un gardien émotif, un hypersensible. Il fait des sparages, met ses tripes sur la glace et l’échappe parfois. Mais très vite, après le pire, il touche au sublime.

Pourquoi ? Parce que son metteur en scène, que tu appelles « entraîneur », mais au fond c’est la même chose, Marco Marciano, le ramène vers le sang-froid et le calcul. Et St-Louis lui dit sans lui dire : « Oublie pas que tu es le meilleur. »

MATHIAS BRUNET : Donc si je transpose ton parallèle au cinéma, Dobeš, c’est un peu Béatrice Dalle, extraordinaire d’instinct, de férocité et d’émotions dans 37° 2 le matin, magnifique chef-d’œuvre de Jean-Jacques Beineix (je viens encore de perdre nos jeunes lecteurs, mais je les invite à louer ce film sur les plateformes cinématographiques), et Carey Price, Catherine Deneuve, tout en calme, retenue et aplomb ? Je souhaite quand même à Dobeš une plus longue carrière que celle de Dalle, qui semblait lancée au firmament des stars, en 1986, justement l’une des deux Coupes inattendues du Canadien.

Tu fais bien d’évoquer Marco. Je me demande d’ailleurs si on ne retrouverait pas Rocky dans son arbre généalogique. Ça ferait toute une histoire ! Marco Marciano, on n’en parlera jamais trop. Lui aussi a du Martin St-Louis dans le nez, à sa façon : calme, posé, grand pédagogue, mais aussi grand motivateur. C’est le héros obscur des séries éliminatoires du Canadien à ce jour ! Dobeš est solide, évidemment, et il a le privilège d’avoir des joueurs doués devant lui. Rappelle-toi le printemps Halak. Ce sympathique gardien chétif devait tout faire. Il n’avait aucune marge de manœuvre. Il devait dépendre des buts de Mike Cammalleri, Brian Gionta et Tomas Plekanec et son incontournable col roulé. Scott Gomez était le centre numéro un. Tu t’en souviens ? On est ailleurs aujourd’hui. D’ailleurs, le Canadien marque en moyenne 3,08 buts par match dans ces séries. En 2010 ? Un maigre 2,42, pour le 14e rang sur 16 clubs.

On me chuchote à l’oreille que nous poursuivons nos échanges si le Canadien passe au troisième tour ? Ça te va même si tu traverses à nouveau la frontière sous peu, cette fois pour plus long ? Tu passes pas par la Caroline toujours, des fois que ?

YVES BOISVERT : C’est exactement ça, Mathias. Oui, Dobeš, c’est comme Béatrice Dalle, mais en plus érotique.

Tu me demandes sérieusement si je me souviens de Scott Gomez, l’Homme de sept millions de dollars et de deux buts ? Celui que Pat Burns appelait « mon Mexicain d’Alaska » ? Lui savait le faire produire.

J’ai reçu du courrier de nos lecteurs, je dois t’en faire part. On nous recommande chaudement les chutes du Niagara, Mathias, notamment un fameux tunnel. J’ai reçu tout un itinéraire. Un autre lecteur, inspiré par Jacques Demers, qui était allé à Beaupré prier la bonne sainte Anne avant la victoire de 1993, nous recommande plus pertinemment une visite du Cyclorama de Jérusalem, tout juste à côté.

J’ai par ailleurs reçu des nouvelles du Mouvement Chicoutimi, qui veut redonner à la ville ce si beau nom, ravalé au rang d’arrondissement de « Ville de Saguenay », compromis beige sans saveur issu des fusions. Je milite pour Chicoutimi !

Trop de géographie à couvrir avec trop peu de temps, Mathias, voilà le drame de l’homme curieux de territoires.

Je ne veux pas parler de la prochaine série avant de terminer celle-ci. Je t’ai dit d’arrêter d’anticiper sur les évènements. S’il y a un genre littéraire que j’ai en horreur, c’est bien l’anticipation. La science, oui, la fiction, oui, mais les deux ensemble, je dis non.

Tu ne m’en voudras pas de rappeler que ma cousine Marthe de Chicoutimi a prédit Canadien en six… Hé, hé…

Bon match et attention à ton alimentation. Hydratation et chlorophylle : c’est la clé, Mathias.

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