Politique américaine | Le clivage s’accentuera encore

(New York) La politique américaine peut-elle devenir encore plus clivée qu’elle l’a été au cours des 15 ou 20 dernières années ? La réponse est un oui retentissant à la suite de la récente décision de la Cour suprême des États-Unis éviscérant le Voting Rights Act, loi adoptée en 1965 et qualifiée de « joyau de la couronne du mouvement des droits civiques ».
Publié le
15 mai
« Malheureusement, ça sera le cas, car ce que nous observons, c’est que notre division, nos politiques et notre idéologie sont en train d’être profondément ancrées dans les règles mêmes du système électoral, les règles du jeu », déclare Erik Nisbet, politologue à l’Université Northwestern, faisant écho à une opinion répandue chez les experts.
« Même si l’électorat lui-même n’est pas clivé, les règles du jeu produiront des résultats clivés », ajoute-t-il.
Le 29 avril dernier, la majorité conservatrice de la Cour suprême a vidé de sa substance une disposition clé du Voting Rights Act qui interdisait de diluer le vote des minorités ethniques lors des redécoupages électoraux.
Ce faisant, le plus haut tribunal américain a exacerbé un vieux et lancinant problème : le « gerrymandering », soit le redécoupage électoral à des fins purement partisanes.
PHOTO YOICHI OKAMOTO, LYNDON B. JOHNSON LIBRARY, FOURNIE PAR THE NEW YORK TIMES
Le président Lyndon B. Johnson serrant la main de Martin Luther King Jr. après avoir signé le Voting Rights Act, le 6 août 1965
L’avantage aux républicains
Dès après la décision de la Cour suprême, des États républicains du Sud – Louisiane, Tennessee, Alabama et Caroline du Sud – ont mis en branle des procédures pour redécouper leurs cartes électorales à temps pour les élections de mi-mandat en novembre.
Ils pourraient ainsi augmenter le nombre de sièges susceptibles d’être remportés par des candidats républicains à la Chambre des représentants des États-Unis. Et ils pourraient réduire à zéro le nombre de Noirs que leurs États élisent à Washington.
Il faut dire que ce que les médias appellent désormais « la guerre du redécoupage électoral » a commencé avant la décision de la Cour suprême. Donald Trump a porté le premier coup l’an dernier en exhortant les républicains du Texas à redécouper la carte électorale de leur État afin de donner la chance à son parti de remporter cinq sièges supplémentaires à la Chambre des représentants en novembre. D’autres États républicains ont également répondu à son appel, incitant les démocrates de deux États, la Californie et la Virginie, à tenir des référendums les autorisant à modifier leurs propres cartes électorales à leur avantage.
Cependant, les démocrates de Virginie ont encaissé une défaite douloureuse la semaine dernière lorsque la Cour suprême de l’État a invalidé leur référendum, tenu le 21 avril dernier, pour une raison de procédure.
Bref, en ce qui a trait aux élections de 2026, les républicains semblent avoir gagné la guerre, étant en voie de créer jusqu’à 16 nouvelles circonscriptions les favorisant.
« Une course vers le bas »
Mais la guerre reprendra de plus belle en vue des élections de 2028 et de 2030. Et des États bleus tels New York, l’Illinois et le Colorado monteront au front pour ne pas céder l’avantage aux États rouges.
« Il est temps de combattre le feu par le feu », a déclaré la gouverneure démocrate de New York, Kathy Hochul.
Et tant pis pour la démocratie américaine.
« C’est une course vers le bas », déplore Erik Nisbet, le politologue de l’Université Northwestern. « C’est vraiment mauvais pour notre démocratie, parce que ce que vous allez avoir, ce sont des délégations d’États qui seront soit à 100 %, soit à 95 %, soit à 90 % démocrates ou républicaines. Au bout du compte, le pays sera divisé de telle sorte que la Chambre des représentants ressemblera au collège électoral. »
Le collège électoral, faut-il le rappeler, est le mécanisme par lequel le président des États-Unis est élu. Chaque État y dispose d’un nombre de grands électeurs proportionnel à sa population. Or, à l’exception du Maine et du Nebraska, le candidat présidentiel qui remporte le vote populaire d’un État, même avec une marge très étroite, se voit attribuer tous ses grands électeurs.
On peut désormais imaginer des scénarios où un parti remportera 45 % des voix dans un État sans faire élire un seul de ses candidats à la Chambre des représentants.
PHOTO KYLIE COOPER, REUTERS
Le Capitole des États-Unis, où siège la Chambre des représentants
Moins de sièges compétitifs
Appliqué à la Chambre des représentants, un mécanisme semblable pourra aussi mener à des élections dont presque tous les résultats seront connus d’avance. Déjà, le nombre de sièges où aucun des partis n’est favori diminue sans cesse en raison du gerrymandering. En 2026, il n’y en a que 19 sur 435, selon le Cook Political Report, qui analyse les élections au Congrès.
« Il y en avait 40 il n’y a pas longtemps », rappelle Erik Nisbet.
Aujourd’hui, 95 % des sièges ne sont pratiquement pas compétitifs. Celui qui remporte la primaire est assuré d’être élu. Cela ancre profondément le clivage au sein de la Chambre des représentants.
Erik Nisbet, politologue à l’Université Northwestern
En contribuant à la disparition des républicains ou des démocrates dits modérés, cette division a aussi pour effet de contribuer au renforcement du pouvoir du président, selon le politologue de Northwestern.
« Lorsque le Congrès est incroyablement clivé, il est incapable de remplir son rôle, et pas seulement en ce qui concerne l’adoption de lois en général, le traitement des problèmes qui nécessitent des compromis – ce qui pousse les présidents à agir par décrets. Le clivage fait aussi en sorte que le Congrès ne peut plus accomplir sa mission fondamentale qui est de constituer un contre-pouvoir à la présidence. »




